Les fantômes de Bhopal hantent les Jeux de Londres

Olympisme Aujourd’hui top sponsor du CIO,le géant américain Dow Chemical est montré du doigt

La firme a racheté Union Carbide, qui fut responsable de la tragédie indienne de 1984

Trois mille cinq cents morts, chiffre officiel, 20 000 à 25 000 selon les associations de victimes, au moins 12 000 écrit le sérieux Washington Post. Et, 27 ans après le drame, des dizaines de personnes par mois qui continuent de décéder à cause des produits toxiques encore à l’air libre ou enfouis. On évoque bien sûr la catastrophe de Bhopal, ville du centre de l’Inde, le 3 décembre 1984, lorsque l’usine de pesticides de la firme américaine Union Carbide Corporation (UCC) explosa, dégageant 40 tonnes d’isocyanate de méthyle (intermédiaire utilisé pour la synthèse des carbamates in­sec­ti­­cides) dans l’atmosphère.

Les familles des victimes ont eu beau recevoir une indemnisation de 470 millions de dollars, l’affaire, «gérée» par le gouvernement indien, n’a pas abouti en justice. Inculpée en 1987, UCC ne s’est jamais présentée devant les tribunaux, tandis que son PDG de l’époque, Warren Anderson, vivrait paisiblement à Long Island (Etat de New York). Quant au site de l’usine de Bhopal, il n’est toujours pas décontaminé.

Le rapport entre ce scandale et le sport? Simple. Il y a deux ans, le géant américain Dow Chemical Group (DCG) est devenu l’un des top sponsors du Comité international olympique (CIO), s’acquittant d’un droit d’entrée estimé à plusieurs dizaines de millions de dollars afin de pouvoir utiliser le fameux emblème aux cinq anneaux jusqu’en 2020. Autrement dit, Dow Chemical sera l’un des parrains majeurs des Jeux de Londres, du 27 juillet au 12 août prochains.

Dow, c’est un chiffre d’affaires annuel de 45 milliards de dollars, 52 000 employés, 5000 produits manufacturés dans 214 sites répartis sur 37 pays. C’est aussi la firme qui a racheté Union Carbide en 1999, moyennant 11,6 milliards de dollars. Voilà l’endroit précis où le bât blesse, car des milliers de gens, en Inde et ailleurs, considèrent dès lors Dow comme «l’héritière» de la tragédie de Bhopal.

Les manifestations «anti-Dow sponsor olympique» se multiplient un peu partout, les médias se sont emparés du cas, l’Agence américaine pour la protection de l’environnement n’a pas manqué de rappeler qu’elle classe Dow comme «la deuxième entreprise la plus polluante pour ses émissions de substances toxiques», tandis que Meredith Alexander, l’une des responsables de l’instance britannique Action Aid, a récemment démissionné de la Commission pour des Jeux durables – organisme indépendant créé dans le dessein de garantir le respect de l’environnement –, en signe de protestation à la présence de DCG parmi les partenaires des Jeux.

Des sportifs ont été jusqu’à affirmer que l’accord entre Dow et le CIO contreviendrait directement au code éthique et à la charte olympique, dont l’article 2 stipule qu’elle a pour but «d’encourager et de soutenir toutes les mesures protégeant la santé des athlètes».

Jusqu’ici, rien n’y a fait. Le 16 février, le CIO rejetait la demande de l’Association olympique indienne de mettre fin au contrat de parrainage avec Dow Chemical, laquelle a néanmoins décidé de retirer son logo du stade londonien.

Nous avons contacté le CIO par courriel, selon son désir, pour lui poser cinq questions: pourquoi a-t-il accepté Dow Chemical en tant que top sponsor? Plusieurs études classent Dow parmi les entreprises les plus polluantes de la planète. Cela ne gêne-t-il pas le CIO? Peut-on dire qu’il y a là une entorse à la charte olympique? Combien Dow a-t-elle payé son ticket d’entrée dans le programme top? A l’avenir, faut-il s’attendre à voir d’autres multinationales décriées, style Monsanto ou Bayer, financer l’olympisme?

Voici, in extenso, la réponse de Christophe de Kepper, directeur général du CIO, reçue également par courriel: «Le CIO s’associe uniquement avec des entreprises qui, à son sens, travaillent dans le respect des valeurs que défend le mouvement olympique. Dow est leader mondial dans son domaine et s’engage à agir en entreprise citoyenne. Le groupe soutient le mouvement olympique depuis plus de trente ans, par l’apport aux Jeux de ressources financières ainsi que de ses compétences élevées et de son esprit d’innovation.

» Chaque partenariat top fait l’objet d’une analyse détaillée de la part du CIO, tant au niveau financier que réputationnel. Le CIO a, dans le passé, refusé de s’associer avec des entreprises dont les produits n’étaient pas compatibles avec les valeurs olympiques et les objectifs poursuivis par le CIO. C’est ainsi que le CIO ne s’est jamais associé avec certaines sociétés malgré des propositions financièrement très intéressantes. Le même type d’analyse a été conduit avant l’association avec Dow. C’est en toute connaissance de cause et pour les raisons évoquées ici que le CIO s’est engagé avec Dow.

» Le CIO reconnaît que la catastrophe de Bhopal survenue en 1984 fut une grande tragédie. Le mouvement olympique compatit à la douleur des familles des victimes et regrette la souffrance que continue d’endurer la population de cette région. Il est cependant important de noter que Dow n’a jamais possédé ni géré les installations en cause dans la catastrophe de Bhopal, et que c’est le gouvernement de l’Etat du Madhya Pradesh qui possède et contrôle le site de l’ancienne usine.

» Pour référence, Dow ne possédait à l’époque aucune part de la société Union Carbide, et n’en a pas possédé jusqu’à 16 ans après l’accident et 12 ans après l’acceptation par la Cour suprême indienne d’un accord d’indemnisation à hauteur de 470 millions de dollars.

» Afin de respecter la confidentialité de nos accords commerciaux, le CIO ne divulgue pas les montants des contrats individuels. Nous pouvons dire toutefois que, dans le cadre du programme top, nous avons conclu des accords avec onze partenaires jusqu’en 2012 et les recettes pour le cycle actuel, soit (top VII – 2010-2012), s’élèvent à 957 millions de dollars, ce qui est comparable au cycle précédent (top VI – 2006-2008 – avec douze partenaires), dont les recettes s’élevaient à 866 millions de dollars.»

Le CIO fait également remarquer que Dow apparaît pour la 11e fois au Dow Jones Sustainability Index (indice Dow Jones du développement durable).

Conclusion? Aucune en l’état actuel du dossier. Via son journaliste Salil Tripathi, le quotidien The Hindu pose toutefois quelques problèmes de fond. «Qui doit obtenir le droit de se dire partenaire des Jeux? Doit-on ne choisir que des entreprises ayant une réputation irréprochable? Et dans ce cas, comment définir un tel critère? Qui décide qu’une entreprise donnée est coupable de tel ou tel abus? Les tribunaux ou les associations issues de la société civile? Il ne suffit pas de vérifier la réputation d’une entreprise. Ce genre de choses est notoirement subjectif. On ne peut pas non plus partir du principe qu’une firme ayant une politique de durabilité et de responsabilité agit nécessairement en accord avec celle-ci.»

«Il est important de noter que Dow n’a jamais possédé ni géré les installations en cause dans la catastrophe de Bhopal»