Monde arabe

L’opposition syrienne reste écartelée entre laïcs et islamistes

A la veille d’une réunion internationale sur la Syrie à New York, l’édifice chancelle de nouveau

Jaysh al-Islam (l’Armée de l’islam), Ahrar el-Cham (les Hommes libres du Cham), Jabhat al-Nusra (Front pour la victoire), sans même parler de l’État islamique (Daech)… Aucun de ces groupes ne sera présent ce vendredi à New York lorsque se réuniront les 17 pays du groupe international de soutien à la Syrie. Or, à eux seuls, ces groupes rassemblent aujourd’hui le gros des combattants et des djihadistes actifs en Syrie. On fera mine de l’oublier. Mais c’est bien entre leurs mains que se trouve le destin de tout le processus que tentent d’activer les grandes puissances.

Les Occidentaux ont-ils bien fait leurs devoirs? Ce sera la question que poseront les Russes à New York, même si, en réalité, ils connaissent la réponse. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire, jusqu’à la fin de l’interrogatoire de six heures subi par le secrétaire d’État John Kerry à Moscou ce mardi, la Russie a menacé de renverser la table. Le motif? Il était expliqué en détail par Maria Zakharova, la porte-parole du chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov: «Le travail n’est pas accompli au rythme où nous l’espérions.» Pressés par Moscou à Vienne, en novembre dernier, les Occidentaux (et leurs alliés arabes sunnites) avaient été chargés de deux missions. D’une part, établir la liste des milices syriennes qui doivent être qualifiées de «terroristes». D’autre part, former une délégation qui pourra parler au nom de l’opposition lors du lancement de pourparlers inter-syriens, prévus à Genève dans le courant du mois de janvier.

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Tous les participants à la réunion de Vienne n’avaient pu qu’en convenir: ces étapes exigées par les Russes se révélaient difficiles à contourner. Mais, réunie pour la première fois pendant 3 jours en Arabie saoudite, l’opposition a montré à quel point elle est écartelée, elle qui va des anciens proches du pouvoir syrien, démocrates et laïcs, jusqu’aux djihadistes qui défendent des thèses proches d’Al-Qaïda.

Si l’État islamique et Jabhat al-Nusra ont été écartés d’entrée, restent les autres groupes, dont la disparité s’est reflétée tout au long de la réunion de Ryad, la semaine dernière. L’Armée de l’Islam, fortement soutenue par l’Arabie saoudite? Elle a bien signé le communiqué final de la réunion, mais elle se dit d’ores et déjà prête à sauter du train à peine en marche. Ses chefs l’ont fait savoir sur Twitter: ils se sentent trahis par le fait qu’il n’a finalement pas été fait mention de la construction d’un futur Etat «musulman et arabe», comme ils l’exigeaient. Idem pour Ahrar el-Cham (soutenu, lui, par la Turquie et le Qatar): semblant très divisé, il s’en prend à la présence, trop importante à ses yeux, de l’opposition tolérée par le régime syrien, dont elle accuse les chefs d’être de simples «marionnettes» de Bachar el-Assad.

Sans ces deux groupements (qui comptent des dizaines de milliers de combattants), les participants de la réunion de New York n’ont aucun espoir d’aboutir à un futur cessez-le-feu, comme ils en ont l’intention, en ouverture des pourparlers de Genève. Une source russe, proche du dossier, joue la candeur: «Il faut qu’ils se décident. Nos militaires pressent pour que nous poursuivions nos opérations. Il faut que nous sachions quels groupes nos avions sont en droit de frapper.»

Même John Kerry a fini par céder devant cet empressement russe. Aux diverses factions de l’opposition réunies à Riyad, le secrétaire d’État demandait qu’elles se montrent «créatives» à l’heure de montrer leur union, fut-elle de façade. Message reçu cinq sur cinq. Dans son communiqué final, l’opposition ne fait pas référence au caractère «démocratique» de la future Syrie. De même, sur la question du changement de régime, elle s’en tient à des formules alambiquées sur une «restructuration» de l’armée et des services de sécurité.

En réalité, loin de jouer un simple rôle de spectateur amusé, Moscou prend un malin plaisir à exacerber au maximum ces tensions. Qui visent aujourd’hui en priorité les avions russes, au-delà des positions de l’État islamique? Les populations civiles de la Ghouta, dans les zones rurales de Damas et qui sont précisément le fief de Jaysh al-Islam…

A Moscou, le même John Kerry, tenait à son tour un discours confus, semblant ne plus exiger, comme préalable, le départ de Bachar el-Assad, mais jugeant «improbable» le fait qu’il puisse se maintenir au pouvoir une fois entamée la transition politique. «Aucun groupe d’opposition ne sera prêt à se lancer dans un processus politique si on lui demande de jouer aux dés pour connaître l’issue finale», tonne Ahmad Ramadan, un dirigeant de la Coalition nationale syrienne, l’opposition jugée «légitime» par les Occidentaux.

Le départ de Bachar el-Assad? Il semble plus «improbable» que jamais. Et l’étau continue de se resserrer. Pour tenter de se sortir du piège, l’Arabie saoudite vient de se lancer dans la création d’une nouvelle «coalition internationale» composée de 34 pays, comme en miroir aux opérations russes. Son but? Combattre, elle aussi, «les terroristes». Oui, mais lesquels?

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