Cette crise est-elle un grave accident ou une panne du système?

Alain Berset: Des accidents se sont déjà produits, je pense notamment à 1987. J'ai toutefois l'impression que l'on se trouve aujourd'hui confronté à un cas plus sérieux. Il est intéressant de constater que plus personne ne compare la crise actuelle avec celle de 1987. On parle de celle de 1929. La comparaison est tout de même assez lourde. J'ai l'impression que c'est une sérieuse remise en cause du système bancaire et que cela doit nous entraîner dans une réflexion profonde. Je pense donc à une véritable panne. Nous sortons d'une vingtaine d'années durant lesquelles nous sommes allés très loin dans la dérégulation, dans la confiance au marché pour tout régler. En résumé, la main invisible règle tout. Il y a eu un déraillement et nous en payons le prix.

Le système a cru pouvoir se conforter dans la chute du mur de Berlin. Il y avait deux blocs. D'un jour à l'autre, un système est devenu ultra-dominant sans contre-pouvoir. A partir des années 1990, les théories économiques ont été trop loin, pour justifier toujours moins de régulation. Souvenez-vous ensuite du Livre blanc, qui pousse à la dérégulation maximale. Nous assistons peut-être actuellement à un changement de paradigme. Il ne nous conduira pas à des excès inverses, mais il va nous amener à recentrer la machine.

Michel Halpérin: Je suis d'accord en partie avec Alain Berset. Ce qui se passe est plus qu'un accident. Vous parlez de 1987. Je pense que vous faites allusion au krach boursier. J'aurais fait également cette référence, mais je ne crois pas qu'on parle de la même chose. Je pense à la crise immobilière qui a frappé la Suisse romande à partir de la fin des années quatre-vingt, début des années nonante. Il y a des analogies. Elle était, comme à présent, une crise de crédit, et le résultat d'une surévaluation de ce que le marché était capable d'absorber. La crise d'aujourd'hui est suffisamment importante pour pouvoir mettre en danger l'ensemble du système bancaire et du fonctionnement de l'économie. La confiance a été entamée.

Là, j'ai envie de dire qu'il y a un temps où les choses ne vont pas et il y a des temps où elles vont. Les règles du marché, cette fameuse main invisible, n'ont pas de fatalité et font la différence. Le marché fonctionne: il se sanctionne lui-même. Je pense que la chute du mur de Berlin était un événement majeur de la deuxième moitié du XXe siècle sur le plan politique. Un des deux blocs antagonistes s'est effondré. Il est juste de dire que celui qui est tombé était le bloc socialiste sous son propre poids d'incompétence. Mais je n'ai jamais vécu 1989 comme le triomphe du libéralisme, plutôt comme la constatation achevée que le système soviétique était mauvais. Et je n'ai pas non plus vécu les années suivantes comme une période de grandes déréglementations. Si l'on mesure en volume ce que produisent les instances gouvernementales, parlementaires, ou administratives comme la Commission fédérale des banques en matière de réglementation sur le fonctionnement des banques, les ratios entre les fonds propres et le crédit, il est beaucoup plus substantiel maintenant qu'il y a dix ou quinze ans. Lorsque je lis les journaux, j'ai le sentiment que les gens attribuent la crise à la déréglementation. Elle est en indépendante. Cette nouvelle crise est causée notamment par des insuffisances du système financier et de ceux qui le pratiquent. Peut-être la réglementation va faire son apparition dans de nouveaux domaines comme les produits financiers qui n'existaient pas jusqu'à maintenant. Mais on ne va pas assister à une nouvelle réglementation de la place financière, car elle existe déjà.

Alain Berset: Vous pouvez minimiser l'événement de 1989, mais il suffit de lire les journaux de l'époque pour voir monter un discours arrogant de milieux qui vous sont peut-être assez proches. En résumé, le bloc communiste a failli, nous sommes la solution. Le Livre blanc ne disait rien d'autre. Aujourd'hui cela paraît hallucinant que l'on ait pu écrire cela.

Michel Halpérin: Il se publie tant de choses étranges.

Alain Berset: Oui, mais ce n'est pas n'importe qui qui a publié ce livre. Vous semblez déjà minimiser les effets de la crise actuelle. Nous verrons dans vingt ans. Je suis bien placé pour voir que la réglementation relative aux banques est toujours soutenue par les milieux censés être contrôlés. Je n'ai pas d'exemple de normes ou de contrôle qui aient été posés durement par le parlement contre l'accord des banques. J'ai été confronté, à plusieurs reprises à des discussions dans lesquelles il n'existait pas de majorité pour faire avancer une réglementation que l'on aurait pu juger utile. Les banques disaient: cela ne nous arrange pas. L'intérêt public ne prévaut pas toujours. Au début de l'année déjà, j'ai proposé de revoir le système de surveillance des banques. Tout le monde a rigolé.

Michel Halpérin: Je compatis. Mais il y a quelque chose de très inquiétant dans ce que vous venez de dire. Vous exprimez des regrets de voir des législations votées avec l'accord de ceux qu'elles visent! Vous êtes en train de nous dire que des législations qui ne seraient pas votées contre ceux qu'elles visent ne seraient pas bonnes. Pour vous, l'exercice lourd du pouvoir est d'exercer des contraintes. Ce qui m'inquiète aujourd'hui, au-delà de la crise économique, c'est le poids qu'on va donner à nos autorités. Il ne faut pas remplacer les contraintes d'une crise économique par la contrainte d'un régime politique lourd et inacceptable.

Alain Berset: Michel Halpérin a détourné mon propos avec l'art rhétorique qu'il maîtrise si bien. Je ne demande pas qu'une législation soit automatiquement réalisée contre ceux à qui elle est censée s'adresser. Je dis simplement que l'intérêt public doit toujours présider. Il peut arriver que cet intérêt public, celui de la majorité des citoyens, soit en opposition avec celui d'une branche. Dans de tels cas, je penche toujours du côté de l'intérêt de la majorité des citoyens, qui consiste aussi à avoir une place économique forte.