Disparition

Luc Chessex: «Dans La Havane de Fidel Castro, on rêvait encore»

Le photographe lausannois Luc Chessex débarque à Cuba en 1961. Il rencontre à des dizaines de reprises Fidel Castro, pour qui il sera même traducteur occasionnel. L’aventure prend fin en 1975, lorsqu’il est expulsé. Son récit

L’idéal révolutionnaire a séduit des photographes suisses dont les clichés ont fait le tour du monde. Deux noms viennent à l’esprit: René Burri et Luc Chessex. Ce dernier, qui a quitté Lausanne à 25 ans pour se rendre à Cuba, où pendant huit ans d’affilée il photographie la révolution cubaine en long et en large pour le compte du Ministère de la culture. Ses clichés montrent des visages et tous les indices du changement en marche, les slogans, les affiches et les inscriptions anonymes. Des images magnifiques qui conjuguent la force de l’évocation et le témoignage historique. De ce travail, il tire plusieurs livres, parmi lesquels «Le visage de la révolution», publié en 1969 chez Lutz Verlag à Zurich, malheureusement épuisé. Il nous livre ses souvenirs, après la mort du Lider Maximo.

Le Temps: Comment fait-on à 25 ans pour aller à Cuba?

Luc Chessex: Je suis parti de Gênes en cargo. Un mois de voyage qui m’a permis de me préparer à ce que j’allais rencontrer. J’arrive en juin 1961 et je suis directement fasciné par ce que je découvre. Quel contraste avec Lausanne! Il faut dire qu’à l’époque, la capitale vaudoise n’était qu’une bourgade ennuyeuse et conformiste. La Havane, c’était tout le contraire. Un bouillonnement fertile et fascinant. Tout semblait possible et peut-être l’était. On rêvait encore.

– Quel était votre projet?

– En Suisse, à la suite de mes études à l’Ecole de photographie de Vevey, j’avais rencontré de jeunes Français qui fuyaient la conscription pour ne pas aller faire la guerre en Algérie. On les appelait les «insoumis». A travers eux et mes lectures, j’étais sensibilisé à la décolonisation et à la cause révolutionnaire. Mais le déclic est venu avec un long reportage de Jean-Paul Sartre, «Ouragan sur le sucre», publié en 16 épisodes dans «France-Soir» en 1960. L’écrivain, invité par Fidel Castro, décrivait avec enthousiasme la révolution cubaine. J’ai alors décidé de lui emboîter le pas et de prendre une année pour réunir assez de clichés pour un livre sur Cuba. Mais, happé par l’émulation, charmé par l’hospitalité des Cubains, j’ai choisi de prolonger mon séjour. Très vite, j’ai trouvé un travail grâce à l’écrivain Alejo Carpentier, qui m’a engagé comme photographe auprès du Ministère de la culture.

– En 1961, trois ans après que Fulgencio Batista a été chassé du pouvoir, quel était le climat politique?

– Les opposants, presque exclusivement des propriétaires dont les biens avaient été confisqués, s’étaient pour la plupart déjà exilés aux Etats-Unis, mais ils rêvaient encore d’un retour prochain après la chute de Fidel. La révolution semblait alors très menacée. En fait, elle l’était vraiment. Je me souviens d’attentats répétés, des bombes ou des champs de canne à sucre incendiés. Cela justifiait que, du côté gouvernemental, on soit sur ses gardes.

– Quand avez-vous rencontré Fidel Castro?

– Dès la première année. J’étais aux premières loges. Et parfois, lorsqu’on avait besoin d’un traducteur pour le français, on faisait appel à moi. J’ai été ainsi l’interprète de journalistes français, comme Jean Daniel du «Nouvel Observateur», ou de photographes, comme Henri Cartier-Bresson ou Marc Riboud lors de leur rencontre avec Fidel Castro. Ce qui m’a le plus marqué chez ce dernier, c’est son immense chaleur. Le contact avec lui était très facile. En même temps il était intimidant, sa voix et sa stature en imposaient. J’avais de la peine à le tutoyer, même si lui le faisait automatiquement.

– Parliez-vous de politique avec lui?

– Non, plutôt de mon travail. Il me questionnait sur l’agriculture suisse, mais c’est un domaine dans lequel je suis plutôt ignorant. Un jour, il m’a demandé pourquoi je restais à Cuba alors qu’en Suisse la vie était facile et qu’on n’y souffrait pas de pénuries alimentaires. J’ai aussi accompagné l’ambassadeur suisse Emil Anton Stadelhofer dans des réunions officielles avec Fidel Castro. J’écoutais et je traduisais. Ça tournait souvent autour des Etats-Unis: la Suisse représentait les intérêts américains sur l’île et Fidel voulait savoir quels étaient les plans de Washington. Il sondait, lançait des hameçons auprès de ses nombreux interlocuteurs pour se faire la meilleure idée possible.

– Quand vous êtes-vous rendu compte de l’autoritarisme du régime cubain?

– Je n’ai jamais été aveugle, mais en cette période où les ennemis de la révolution faisaient tout pour l’abattre, Fidel Castro devait se défendre. Evidemment, je déplorais que les libertés soient restreintes.

– Pourquoi êtes-vous parti en 1975?

– J’ai été congédié. On ne m’a pas laissé le choix. Les Russes avaient pris de plus en plus d’importance, ils tenaient à ce que seuls des membres du parti travaillent pour le gouvernement. Mes amis ont pleuré. J’étais éploré moi aussi, comme quelqu’un qui a passé quinze ans de parfait amour avec une femme qui lui dit soudain: «Je t’ai assez vu. File!» Pas de recours possible…


Après la mort de Fidel Castro

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