Terrorisme

La lutte contre la dérive radicale: place à l’hyperlocal

A Genève, une fondation entend multiplier les projets pour combattre l'extrémisme violent

Encourager auprès de jeunes villageois la participation à une fête traditionnelle délaissée au Nigeria; promouvoir la compréhension et l’utilisation des réseaux sociaux au Bengladesh; apporter une aide légale à une famille de paysans qui a des pépins devant la justice malienne… Qu’ont en commun ces micro-initiatives? Elles figurent, parmi des dizaines d’autres, dans la liste des actions qu’entend entreprendre ces prochains mois le Fonds contre l’extrémisme violent (en anglais GCERF, pour Global community engagement and resilience fund). Alors que se réunit à Genève une ambitieuse conférence internationale visant à prévenir le phénomène de «radicalisation» violente, Khalid Koser, directeur du GCERF, a un message: «C’est une approche qui est déjà tentée. Et qui donne des résultats.»

Le constat est désormais partagé par une majorité des Etats, du moins en théorie: la guerre contre le terrorisme ne se gagnera pas seulement avec des moyens militaires. Mais attaquer le mal à la racine, comme le préconise désormais l’ONU, et comme vont l’entonner les dizaines de responsables politiques qui assisteront ce vendredi à la Conférence de Genève, n’est pas une mince affaire.

«Malgré les articles savants produits par les experts et les groupes de réflexion, le moteur qui conduit vers l’extrémisme violent est encore très mal connu», note Khalid Koser, dont la fondation a ouvert ses portes à Genève il y a près de deux ans. D’où une nécessité: «Il faut aller voir sur place, rencontrer les mères des jeunes désœuvrés, parler avec l’imam, discuter des solutions qu’envisagerait le chef du village…» En une image: «Il s’agit d’être présent lorsqu’un jeune se trouve à un croisement de routes, dont l’une amène en Syrie pour y faire le djihad.» A ce moment précis, un rien peut faire toute la différence.

Le GCERF est soutenu par une série d’Etats, dont la Suisse qui le finance à hauteur de 4,7 millions de francs, sur un budget total d’une trentaine de millions. Afin de ne pas froisser les gouvernements, la fondation n’agit que dans les pays où elle est appelée. Aux trois premiers pays pilotes (Nigeria, Mali et Bangladesh) elle va ajouter désormais le Kosovo, la Birmanie et le Kenya. A terme, le GCERF souhaite aussi travailler dans certains pays du Moyen-Orient, même si ses responsables refusent de résumer la question de l’extrémisme violent au seul fondamentalisme religieux musulman, et encore mois à la menace d’Al-Qaïda et de l’organisation de l’Etat islamique.

Un peu abusivement, le GCERF a été baptisé «la banque du contre-terrorisme» – En réalité, il ne s’agit pas d’une banque, puisqu’elle ne vise pas le profit, et son domaine d’action dépasse celui de la lutte contre le terrorisme, note son directeur. Mais le fonds doit surtout rester constamment sur ses gardes. Pas question de faire le jeu des Etats, qui pourraient être tentés de l’instrumentaliser en mettant à profit les informations et les contacts qu’elle récolte. De même, il s’agit d’éviter de se convertir en «banquier» involontaire des groupes terroristes.

Ces préoccupations planent sur les débats de la conférence de Genève. Khalid Koser: «Nous menons des enquêtes très minutieuses pour éviter que notre argent puisse finir dans les mains de ceux qu’il s’agit précisément de combattre. En cas de doute, nous retirons nos billes immédiatement.» Les projets soutenus par la fondation, quoi qu’il en soit, dépassent rarement quelques dizaines de milliers de dollars.

L’idée d’un fonds visant à combattre l’extrémisme violent trouve son origine dans une initiative multilatérale (menée par les Etats-Unis et la Turquie) lancée dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, à laquelle s’est d’entrée de jeu associée la Suisse et qui a été depuis lors rejointe par des dizaines d’Etats. Cela n’empêche pas Khalid Koser de regretter le fait que la question de la guerre contre le terrorisme soit, depuis vingt ans, pratiquement le seul prisme par lequel est perçue la lutte contre la «radicalisation». «Il n’y a aucune recette magique. C’est pour cette raison qu’il faut absolument œuvrer au niveau local», insiste le directeur. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille tout recommencer à zéro à chaque fois. «Il y a des leçons plus générales qui peuvent être tirées dans le but de les appliquer ailleurs. Et je ne parle pas seulement des pays lointains, mais aussi de Paris, de Londres ou de Bruxelles…»

Cette approche ultra-locale peut-elle réellement faire la différence pour un phénomène en voie ultime de mondialisation? «Lorsque des terroristes enlèvent 200 écolières (comme le fit Boko Haram au Nigeria en avril 2014, ndlr), ils savent que leur action aura un impact énorme, répond Khalid Koser. Nos ennemis ont compris l’importance que revêtent les individus. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour nous? Croyez-moi, un imam ou un maître d’école peuvent avoir une influence positive sur des centaines de personnes.» Il suffit de choisir le bon.

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