Sur les hauteurs de Lausanne, dans le quartier résidentiel de La Sallaz, la maison des architectes Jacqueline Pittet et Blaise Tardin, une construction géométrique, toute bardée de bois, intrigue. D'une modernité surprenante, elle s'intègre pourtant sans heurt dans cet environnement classique planté d'arbres et de demeures bourgeoises, ses sœurs jumelles malgré les apparences. Car, si elle affiche une allure futuriste, ses fondations et sa charpente ont septante ans, sa carapace dissimulant la même architecture années 40 que les maisons voisines. Tel un escargot se recroquevillant dans sa coquille, la bâtisse du début du siècle s'abrite tout simplement sous une protection de lamelles de bois rétifié, procédé permettant de rendre le bois stable et imputrescible en le chauffant. Son apparence change pourtant au fil des saisons et on aperçoit, par endroits, des coulures dues au tanin qu'il sécrète. «En fait, on a isolé toute la maison. On avait une construction légère, on a fait d'abord un crépi qui s'est vite avéré insuffisant. On a donc renforcé l'isolation en rajoutant partout un matelas pour obtenir une façade qui respire: le bois protège la façade, l'isolation qui est derrière. Et, en même temps, l'air peut circuler; c'est une façade ventilée», explique Jacqueline Pittet. Après y avoir vécu en famille avec ses deux enfants de 1997 à 2005 dans sa configuration initiale en y apportant, à l'époque, de légers aménagements (fenêtres changées, avant-toits supprimés), le couple d'architectes a mené, en trois mois seulement, des travaux d'envergure destinés à y installer ses bureaux. La décision de concilier activité professionnelle et vie privée en les imbriquant étroitement dans le même lieu se fit impérieuse le jour où le quartier du Flon, qui abritait leurs anciens locaux, commença à changer de visage et à perdre son esprit «créatif alternatif» dans lequel le couple se reconnaissait.

Ce bouclier naturel a ponctué les travaux de surélévation, afin d'isoler de manière optimale le bâtiment qui avait doublé de volume. A la manière d'un tea cosy, ce molleton qui recouvre les théières pour contenir la chaleur, comme se plaît à l'évoquer Jacqueline Pittet, les architectes ont tout simplement «emballé» la construction existante (qui bénéficie d'un chauffage urbain avec une distribution par radiateurs) afin d'obtenir une température constante et une économie d'énergie importante...

La maison, construite pendant la dernière guerre mondiale, ne contenait que très peu d'acier. Il était donc difficile de charger sa structure, ses fondations ne possédant pas d'armature. La construction en bois alliait légèreté et rapidité d'exécution. Il a donc fallu d'abord surélever la maison d'un étage à partir du grenier sur toute la surface en L de l'habitation et supprimer le toit pour que ce volume pris sur le ciel soit minime (moins d'unmètre au total). A l'intérieur, comme un jeu de chaises musicales, l'usage des pièces est réaffecté: une dalle est percée dans l'ancienne cuisine pour créer l'escalier qui donnera accès aux futurs bureaux. La cuisine est ainsi déplacée en continuité avec le salon-salle à manger sans séparation. «Cette maison étant assez petite, quand on est arrivés en 1997, on en a inversé le plan. Ici, à la place du salon-salle à manger, il y avait les chambres à coucher, explique Jacqueline Pittet. Quand le quartier s'est construit, dans les années 40, il n'y avait pas toutes ces maisons. A l'époque, le séjour était de l'autre côté pour avoir la vue, la rivière en bas... Puis les gens ont construit de manière relativement proche. On a donc voulu profiter du jardin de l'autre côté, aussi à cause du soleil.» Quelques marches en acier ont été ajoutées pour pouvoir y accéder. Au sous-sol, où s'étalait une série de caves («c'était la guerre, il y avait plus de caves que d'appartements...»), les cloisons sont abattues, ce qui offre un bel espace pour une salle de jeux. Certaines fenêtres sont supprimées. L'entrée de la maison est conservée et y est ajoutée une porte de communication avec l'atelier. Côté maison, de nombreux éléments de la décoration d'origine ont été conservés: le parquet, les boiseries, les moulures, le carrelage de la terrasse, même si les architectes y ont insufflé une rigueur contemporaine dans l'aménagement et de la couleur (du rouge, du jaune) en touches monochromes. Côté bureau domine une tonalité de gris et de noir qu'éclairent d'imposantes baies vitrées: «On ne voulait pas que notre espace de travail soit trop connoté bois, on voulait quelque chose de neutre, dans le même esprit qu'un studio photo, parce que l'on travaille beaucoup avec des matières de couleur. En fait, c'est un noir doux, travaillé à la brosse.» Quant à l'escalier, il est doublé à l'intérieur de panneaux de particules en fibres de bois simplement peints avec un glacis métallisé pour donner un aspect de plaquage d'aluminium.

Les Pittet-Tardin ont relevé le défi de pouvoir vivre plusieurs vies sous le même toit: après une immersion dans l'ambiance studieuse de leur cabinet d'architectes qui abrite une dizaine de collaborateurs, ils se retrouvent pour un moment sur leur terrasse baignée de soleil tout en prenant le temps de jeter un œil sur les devoirs de Lucie et de Noé. Des chats qui ronronnent au gravier qui crisse sous les pas, un bonheur familial serein transparaît dans cette maison qui a supporté une spectaculaire mutation sans frémir. Tout en gardant en mémoire les traces d'une époque délicieusement surannée.