Les nouvelles technologies sont partout et bousculent la relation au savoir dans les salles de classe. est allé sonder les prémices d’une révolution pédagogique

Maîtresse, c’est l’heure du tweet

Devant l’écran de son iMac, Sami, 7 ans, reste perplexe: un mini Dark Vador lui enjoint de conjuguer des verbes au futur de l’indicatif, mais le garçon hésite sur la première case à remplir: «Vous… aimerai?» Dark Vador pousse un couinement réprobateur. Sami extirpe de son pupitre son cahier de grammaire, vérifie et corrige: «Vous aimerez», puis passe à la case suivante. Dans la classe d’à côté, Régane fait la moue. Ce ne sera pas Peter d’Oxford qui donnera le cours d’anglais ce matin, mais Deena depuis son bureau de Londres. Paraît-il qu’elle parle plus vite et moins distinctement que son collègue.

Deena et Peter sont des enseignants high-tech. Depuis leur pupitre britannique, ils interrogent les petits écoliers d’Ile de France. La leçon se donne par écrans interposés. Nous sommes en 2008, à Elancourt dans l’une des classes pilotes voulue par le député-maire de cette ville des Yvelines pour démarrer l’école du futur. Depuis, tous les établissements sont équipés en ordinateurs portables, tablettes et tableaux numériques ­interactifs pour préparer la génération des «digital natives» à la société numérique d’aujour­d’hui.

A l’heure où la très grande majorité des élèves et des professeurs sont actifs sur les réseaux sociaux, possèdent un téléphone portable intelligent et surfe sur le Web à la maison, les écoles de France, de Grande-Bretagne ou de Suède – pour ne parler que des pionnières – font leur révolution numérique: cours de français sur Twitter, de dessin sur iPad, exposés d’histoire collaboratifs sur le modèle de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, apprentissage de civisme numérique sur les réseaux sociaux et pratique de l’argumentation sur des forums en ligne. Une mutation à laquelle n’échappent pas les écoles de Suisse romande.

Il faut dire que chez nous, plus qu’ailleurs, le chantier est colossal, complexe et douloureux. Car il suscite bon nombre de craintes et d’interrogations au sein du corps enseignant, des parents d’élèves et des directeurs cantonaux d’instruction publique: faut-il repenser l’école en profondeur? Quelle est la réelle portée pédagogique des nouvelles technologies? Comment les intégrer dans le cursus? Quid de la formation des enseignants… «Assez tergiversé, clame Raymond Morel. La réflexion est là. Il est urgent maintenant de mettre en œuvre des mesures concrètes.»

Cet expert de la Fédération internationale pour le traitement de l’information et membre de l’Académie suisse des sciences techniques dénonce le déni de réalité de l’école publique face aux enjeux du numérique. «Le système éducatif est responsable de préparer les élèves aux exigences du monde du travail, souligne-t-il. S’ils ne maîtrisent pas les nouvelles technologies, ils sont exclus.» Selon Raymond Morel, l’école cultive «une forme d’hypocrisie en refusant de voir que le monde change. La multiplication des filtres sur les ordinateurs scolaires, l’interdiction de Facebook ou l’envoi de circulaires aux parents pour les mettre en garde sur les dangers d’Internet ne servent à rien. Il faut dispenser très vite un enseignement adéquat au risque de se retrouver plus tard avec des wagonnets de chômeurs.»

Stephanie Booth acquiesce. «La Suisse adopte une politique de l’autruche. Elle se braque sur les dérives et les mauvaises utilisations des outils numériques.» L’ex-enseignante vaudoise, blogueuse et désormais consultante en nouvelles technologies cite Facebook et Twitter. «L’institution scolaire blâme les réseaux sociaux dès qu’elle est face à des cas de cyber-harcèlements d’élèves. Refuser d’enseigner les bonnes pratiques dans le cyberespace, c’est comme laisser prendre le volant à des jeunes qui ne savent pas conduire.»

Sauf que tout n’est pas si simple, car l’intégration des nouvelles technologies par l’institution ­scolaire prend du temps. «La réflexion reprend à chaque généralisation technologique, se souvient Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique (CIIP). Dans les années septante, on se débattait pour savoir s’il était bon d’utiliser la télévision en classe.» Le quinquagénaire est un homme connecté, partout, tout le temps, «même en vacances». Il reconnaît que «face au taux de pénétration des nouvelles technologies dans la société, l’école ne peut rester à côté». De fait, l’institution mesure les défis qui l’attendent et réagit.

Dans le cadre de l’harmonisation scolaire, la CIIP de Suisse romande introduit progressivement depuis 2010 le Plan d’études romand (PER). Celui-ci intègre l’instruction des compétences médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC). Deux tiers des écoliers romands sont concernés depuis la rentrée scolaire 2012. Ce curriculum se construit sur trois cycles, soit dès la première année enfantine jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. Il est destiné à régulièrement évoluer avec le temps. Concrètement, cela donne ça: «Maîtresse! On écrit comment Twitter?»

L’interrogation vient de Matteo, 13 ans. Ce vendredi matin au cycle de Drize, à Carouge, c’est cours de MITIC. La professeure Ino Simitsek est un poil débordée. Les questions fusent et il faut refréner les pulsions de surf des élèves sur la Toile. «Facebook, c’est bien plus cool que le cours», murmure un élève alors que la maîtresse règle les derniers soucis techniques. Le réseau social est interdit. Trois quarts de la classe avouent posséder un compte. Le menu du cours est plus pragmatique: l’insertion d’une vidéo dans un document texte.

Ino Simitsek se connecte sur YouTube et démarre une vidéo tutorielle sur le sujet. Son doigt dérape sur la tablette. Deux vidéos démarrent en même temps. La classe ricane. La maîtresse ne se laisse pas décontenancer et tente de fermer une des fenêtres. «En haut à droite Madame, corrige Lucas. Le volume, c’est ici.» Ino Simitsek lance un regard compatissant mêlé d’agacement en sa direction. «Oui, je sais Lucas. Merci!»

Le PER vise une approche transversale des nouvelles technologies au travers des disciplines. Il comprend entre autres l’éducation des médias et des cours de civisme numérique pour adopter le comportement adéquat dans le cyber­espace. Le PER ne fixe pas d’heures d’enseignement supplémentaires. Aux professeurs d’intégrer les ­MITIC dans leur discipline. «Tous ne le font pas… encore!» reconnaît Olivier Maradan. Faute de temps, de moyens techniques à disposition et de connaissances. «L’utilisation des nouvelles technologies en classe repose d’abord sur l’initiative personnelle des enseignants.»

Au sein des profs, il y a toujours les athées et les croyants. Si la grande majorité d’entre eux utilisent les nouvelles technologies pour préparer leurs cours, peu les intègrent dans le cadre scolaire. Même topo du côté des élèves. «Ce rapport asymétrique entre privé et école ne peut pas se creuser éternellement, avertit Lyonel Kaufmann, professeur et formateur à la Haute Ecole pédagogique du canton de Vaud. Le jour où les parents enverront leurs enfants à l’école avec des tablettes, je ne vois pas comment l’institution pourrait interdire.» L’époque où le maître était le garant ultime du savoir est révolue. Avec les nouvelles technologies, l’élève voit ses sources d’information démultipliées. Il n’est plus simple apprenti, mais aussi informateur. Un changement de paradigme qui nourrit l’angoisse de beaucoup d’enseignants: «Mon élève en sait-il plus que moi?»

L’outil technologique est un nouvel acteur dans la classe. Il perturbe la relation profs-élèves. «C’est très déstabilisant pour certains enseignants», souligne Lyonel Kaufmann pour qui le véritable enjeu réside dans la mise à disposition des outils aux élèves. Au risque de créer une fracture numérique dans les classes, car les élèves les plus nantis auront de facto un accès facilité aux nouvelles technologies par rapport aux autres. En la matière, il existe de grandes disparités entre les cantons romands. Le Valais et Fribourg sont les plus volontaristes.

Nicolas Martignoni est directeur de Fri-Tic, le centre de compétences cantonal de Fribourg. Il est responsable d’assister les écoles et les enseignants dans l’intégration des nouvelles technologies. «La finalité est de former les futurs citoyens numériques en les préparant à la société de l’information», explique Nicolas Martignoni. Pour ce faire, le centre forme depuis 2003 les enseignants aux nouvelles technologies, offre une assistance pédagogique et un soutien technique. Grâce à Fri-Tic, le canton de Fribourg fait figure de pionnier dans l’intégration des outils numériques à l’école. Les autres cantons romands comblent très vite leur retard.

Genève par exemple vient d’équiper plus de 450 classes du secondaire en tableaux numériques interactifs en lieu et place des bons vieux rétroprojecteurs. Soit un cinquième des écoles du canton. Reliés à un ordinateur, ils permettent ainsi l’utilisation de tous les médias numériques en les enrichissant de cartes Google, d’annotations, de vidéos ou d’animations. A cela s’ajoute une formation des enseignants aux nouvelles technologies. «L’urgence est de pouvoir équiper toutes les écoles du canton (70 000 élèves)», réagit Manuel Grandjean, directeur du service Ecoles-médias au sein du DIP. Ainsi que l’expérimentation de tablettes numériques de manière encadrée. Une politique qui coûte cher au canton.

Dans le privé, la question financière est moins douloureuse. L’Ecole internationale de Genève équipe progressivement ses trois campus (4300 élèves) en tableaux numériques interactifs, iPad et ThinkPad, les ordinateurs portables produits par IBM. «Non pas pour être à la mode, mais parce que c’est utile», prévient Conrad Hughes, directeur de l’éducation. «C’est une nécessité si nous voulons préparer nos élèves au XXIe siècle en développant leur maîtrise des outils, leur esprit critique par l’apprentissage du filtrage de l’information et leur créativité.» Un investissement consenti à «six chiffres» qui traduit les ambitions de l’école.

Au-delà de l’éternel débat entre privé et public, anciens et modernes, les élèves apprennent-ils mieux avec les technologies de l’information et de la communication? Là encore les avis divergent. Autonomie, développement de l’esprit critique et enrichissement des contenus d’enseignement pour certains, alors que d’autres n’y voient qu’un appauvrissement des compétences de base et l’asservissement à l’outil. Quoi qu’il en soit, le passage de l’école au tout numérique constitue une manne pour les entreprises éditrices de contenus et productrices de ressources comme Apple et Microsoft. Pour ne pas tomber sous leur joug, l’Etat de Genève utilise des logiciels libres. Les dangers d’une monétisation de l’éducation sont encore loin, mais réels.

Retour à Carouge. Dans la classe d’Ino Simitsek, l’agitation du début fait place au silence religieux. Finis les tutoriels YouTube. Les élèves observent intrigués le flux de tweets qui se déversent sur le compte personnel du collège. Certains connaissent déjà. La plupart découvrent à l’instant le site de micro blogging. Abi se risque. Et tape «@mySchoolMITIC «J’édite le pearltree». Un tweet un peu sibyllin, certes. Mais un premier pas réussi dans la twittosphère.

‘‘ Nous voulons préparer nos élèves au XXIe siècle en développant leur maîtrise des outils, leur esprit critique par l’apprentissage du filtrage de l’information et leur créativité ,,

Conrad Hughes Directeur de l’éducation de l’Ecole internationale de Genève

‘‘ Les filtres sur les ordinateurs scolaires, l’interdiction de Facebook ou l’envoi de circulaires aux parents pour mettre en garde contre les dangers d’Internet ne servent à rien. Il faut dispenser un enseignement adéquat si l’on ne veut pas se retrouver plus tard avec des wagonnets de chômeurs ,,

Raymond Morel Membre de l’Académie suisse des sciences techniques

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