Manon, et les autres

Depuis les années 1970, l'artiste suisse subvertit les identités et les genres, par la performance, l'installation et la photographie. Elle fait son grand retour à Genève cet automne

Elle est une dominatrice enfermée dans une cage (The End of Lola Montez, 1975). Elle est La Dame au crâne rasé (1977-1978). Elle est Miss Rimini et quelques autres (She was once Miss Rimini, 2003). Elle est Manon. Elle est l'artiste et elle est l'œuvre.

Manon expose à la rentrée au Centre de la photographie de Genève et elle est aussi une figure incontournable du festival PerformanceProcess au Centre culturel suisse de Paris. Manon porte un prénom, seulement, comme cela se pratique tant dans le monde du spectacle, dans celui de la nuit aussi, mais si peu dans celui de l'art contemporain. C'est la littérature, et le cinéma, qui le lui a inspiré. Plus précisément Manon Lescaut, amorale amoureuse, héroïne de l'abbé Prévost au XVIIIe siècle, de Puccini au XIXe, rejouée au XXe par Henri-Georges Clouzot et par Jean Aurel (en 1968, dans Manon 70, Catherine Deneuve est Manon et Samy Frey un journaliste d'Europe 1 appelé Des Grieux).

Rosmarie Küng a la vingtaine fraîche quand elle adopte ce prénom. Née à Berne, elle a grandi à Saint-Gall, fille d'un professeur d'économie et d'une mannequin. Sa jeune vie la voit fréquenter l'école de commerce du canton puis l'école de théâtre de Zurich. A son tour mannequin, elle dessine des vêtements, décore des vitrines. Elle ouvrira même sa propre boutique dans la vieille ville zurichoise. L'art, elle le rencontre notamment à travers celui qui sera son second mari, Urs Lüthi, avec qui elle travaille un temps. En témoigne cette troublante photographie où les mains de la jeune femme s'agitent telles des ailes. C'est Manon as a self-portrait (like a bird), en 1971.

En 1974, vingt ans avant Tracey Emin, Manon fait scandale en exposant sa chambre à coucher (Lachsfarbenes Boudoir / Le Boudoir rose saumon, 1974), soie rose, poudres, faux cils, conques vaginales et sculptures phalliques. Puis elle va vivre quelques années à Paris. Pour ne pas être réduite à une image de vamp, elle se rase le crâne.

Elle disparaît quelque peu de la scène artistique dans les années 1980 et 1990. Le temps, dit-on, d'apprivoiser le vieillissement de son corps. Difficile de le croire quand on la voit aujourd'hui cultiver sa légende en laissant découvrir son appartement zurichois dans les magazines alémaniques. Quand on voit surtout que la maladie, la vieillesse et la mort hantent ses œuvres aux ambiances douces-amères.

En fait, durant sa disparition, Manon a surtout délaissé le monde de la performance, c'est-à-dire le contact direct avec le public, pour celui de la photographie, tout en continuant la plupart du temps à se mettre en scène elle-même. Ou plutôt sa propre fiction. Qui renvoie chacun à son image, composée de tous les avatars que la vie lui fait jouer, de ceux que chacun parvient à composer.
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