Le premier coup de pelle n’est pas très engageant. La lame a rencontré une terre dure, qui a renvoyé un son sec sans dégager la moindre odeur. Un désert n’aurait pas eu l’échange plus rugueux. Mais on ne creuse pas pour demeurer à la surface des choses. Et au-delà des apparences, l’endroit est tout simplement magnifique. «Rendez-vous compte, se régale Elena Havlicek, présidente de la Société suisse de pédologie (l’étude des sols) et collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Un sol est ici en train de naître!»

Elena Havlicek désigne l’Allondon qui coule quelques mètres en contrebas. C’est dans ces eaux-là, sur la commune genevoise de Dardagny, que notre histoire a commencé. La rivière qui s’est peu à peu enfoncée dans son lit de pierre a toujours moins submergé le talus où se tient la pédologue. Jusqu’à ne plus l’atteindre du tout. Des mousses, peut-être apportées par le vent, en ont alors profité pour s’établir sur quelques gros rochers et, en bonnes pionnières, se mettre à construire un nouveau monde.

Extraordinairement frugales, ces plantes ont survécu des années durant en se contentant d’une diète de bagnard: quelques sels minéraux, du soleil et de l’eau de pluie. Extraordinairement actives aussi sous leurs airs endormis, elles ont patiemment sécrété des acides sur la roche, comme d’autres liment lentement leurs barreaux. Et la pierre, au fil des ans, s’est érodée. Oh! Un tout petit peu. Mais suffisamment pour qu’une fine pellicule de sable s’en échappe et parte se marier à des particules organiques déposées à proximité par quelque animal ou végétal. Et pour que, de cette union, surgisse un sol.

Ainsi paraît le sol, en effet, à la surface de la croûte terrestre. A la frontière de la litho­sphère et de l’atmosphère. Fils de la roche mère, qui court partout sous nos pieds, et de quelques êtres vivants simplissimes en apparence mais capables de transformer le plomb en or. Ou, plus précisément, le minéral en matière fertile. Evolution rare qui distingue la Terre de la Lune, la Terre de Mars, la Terre de millions d’autres planètes.

Au bord de l’Allondon, le sol sauvé des eaux a prospéré. Aux bagnards ont succédé les aventuriers, aux plantes pionnières des organismes un peu moins sobres de génération en génération.

Le talus raconte cette saga. Des couches superposées de pierres aux tailles diverses disent les sautes d’humeur passées de la rivière. Gros cailloux en bas, petits en haut, chacune grave dans le terrain un épisode de crues particulier. Mais le plus remarquable n’est pas là. Il se situe au ras de la surface, dans ces quelques centimètres de pâte qui témoignent de l’avènement d’une ère nouvelle. Ere où l’Allondon ne joue plus les grandes lessiveuses et laisse limons et végétaux opérer leur subtile alchimie.

Le sol mince du talus a les qualités et les défauts de la jeunesse. Elena Havlicek en ramasse une poignée et tente de former une boulette entre son pouce et son index. En vain. La terre lui glisse des doigts comme une pincée de sel. «Rien ne tient ensemble», remarque-t-elle. Des débris végétaux forment bien un début de litière mais il manque encore une flore ou une faune capables de les lier aux résidus minéraux. Champions de cette activité, les vers de terre évitent toujours ces sables trop secs qui agiraient comme une râpe sur leurs corps nus.

Un sol est né. Il a commencé à croître. Mais il lui reste encore un long travail à accomplir pour arriver à maturité. Un travail de plusieurs siècles… si tout va bien. Or, de nombreux dangers le guettent. Comme ce cavalier qui abandonne brusquement le sentier balisé pour dévaler le talus friable en direction de la rivière. Une poussière de sol s’envole. Elena Havlicek, une seconde, a retenu son souffle.

Demain: Festin de morts dans la forêt obscure