«Marier les charmes indiens et russes»

Stratégie Simon Pickard, gérant de Carmignac Emergents, conseille de choisir parmi les meilleures et les pires performances de 2014

Simon Pickard est arrivé à Genève pour un séjour qui ne devait être que temporaire. Il y a finalement élu domicile depuis neuf ans mais travaille toutes les semaines depuis Paris. Cet Anglais de 43 ans gère le fonds Carmignac Emergents depuis six ans, un fonds de 1,35 milliard d’euros sous gestion et centré sur les grandes capitalisations. Il est également responsable d’une équipe spécialisée sur les petites valeurs au travers du fonds Carmignac Emerging Discovery. La première stratégie se concentre sur 45 actions et la seconde sur 55 titres.

Le Temps: Comment gérer un fonds global avec une équipe d’une poignée d’analystes basée à Paris?

Simon Pickard: Pour gérer deux stratégies sur les émergents (blue chips et small caps) et un total de 90 valeurs, la capacité de jugement importe davantage que le nombre d’analystes ou une présence dans un maximum de pays. Avec 90 valeurs et un taux de rotation de 25%, nous sommes cinq à devoir sélectionner 20 actions par année. L’exercice ne me paraît pas impossible.

Dans les émergents, l’essentiel n’est pas de tout savoir sur tous les pays et toutes les sociétés, mais c’est le jugement et la discipline. En Chine, nous nous concentrons sur la consommation domestique, mais nous délaissons les actions des banques et des sociétés actives dans les matières premières, lesquelles ont profité de l’expansion initiale du pays. L’avenir appartient plutôt aux services et à la consommation. Ce choix nous permet de mettre à l’écart la moitié de la bourse chinoise.

– Comment obtenez-vous l’information utile dans les pays émergents, celle qui vous permet de battre les indices? En discutant avec le chauffeur detaxi, dans les magasins, ou en visitant les sociétés?

– Les voyages servent avant tout à visiter des entreprises, même si toutes vous déclarent qu’elles maîtrisent la situation. Nous avons suivi des formations avec d’anciens membres de la CIA afin de distinguer des failles dans les expressions et les comportements. Les autres informations émergent des conversations avec les locaux et des changements depuis le précédent voyage.

Toutefois, rien ne remplace l’analyse des chiffres d’une entreprise à partir d’une bonne base de données, telle que Holt de Credit Suisse. Les marchés émergents comprennent 6500 sociétés cotées. Comment cinq personnes basées à Paris peuvent-elles maîtriser ces données? Notre réponse est simple. Ce n’est pas possible. Mieux vaut nous concentrer sur des points clés. Il faut savoir que la croissance n’est jamais un problème dans les émergents. Nous regardons surtout la capacité de l’entreprise à dégager beaucoup de cash-flow. L’univers d’investissement sur lequel nous concentrons notre analyse ne dépasse pas 300 sociétés.

– Est-ce que les fondamentaux juridiques et politiques comptent dans vos choix?

– Les fondamentaux du pays sont importants, ainsi que leur évolution dans le temps. Nous analysons les conditions d’investissement. Nous observons aussi le taux de pénétration du crédit. Dans un pays émergent, nous sommes à la recherche de situations de sous-représentation d’une activité. Le potentiel de rattrapage du crédit bancaire est d’autant plus fort. Pour le crédit, c’est le cas aux Philippines, au Mexique et en Inde.

La croissance du crédit au cours des trois dernières années est, pour nous, un indicateur. Si elle a été forte ces dernières années, les perspectives seront médiocres. C’est le cas de la Chine et de la Russie.

– La crise de l’Ukraine n’a-t-elle pas freiné le crédit en Russie?

– Le ralentissement est récent. Il faudrait deux ou trois ans de décélération pour que le signal soit positif pour un investissement. En Inde, le crédit a été faible durant l’ère du parti du Congrès et d’un pays rongé par la corruption. Les signaux sont au vert avec le gouvernement Modi, avec notamment des exportations en hausse. Il en va de même des Philippines, un pays qui ne s’est jamais vraiment remis de la crise asiatique de 1998.

– La fin de l’assouplissement quantitatif (QE) a pénalisé les émergents en 2014, ainsi que la chute du pétrole. Face à ces deux défis, quels pays faut-il éviter?

– Il faut éviter les pays très dépendants des matières premières et du financement étranger, tels que ceux qui présentent un déficit courant majeur. L’Afrique du Sud, le Brésil, la Russie sont très dépendants des matières premières et la Turquie, l’Afrique du Sud, le Brésil du financement extérieur. Les trois pays les plus risqués sont donc l’Afrique du Sud, le Brésil et la Turquie.

Il y a un an, les économistes parlaient des «fragile five» (Afrique du Sud, Brésil, Indonésie, Turquie et Inde). Aujourd’hui, l’Inde, importateur d’or et de pétrole, est sortie du groupe. Le pays a réalisé de réels efforts et fait partie des bénéficiaires de la baisse des matières premières. L’Indonésie est en train d’améliorer son compte courant, mais elle reste assez dépendante des matières premières.

– Et la Chine?

– La Chine profite d’un excédent des comptes courants et d’un système bancaire assez sain. Les problèmes de crédits douteux appartiennent plutôt à la «face cachée» de la finance.

Les observations faites jusqu’ici nous incitent à privilégier une sélection de pays très hétérogène. Il y a dix ans, l’investisseur pouvait tout acheter dans les émergents et il était sûr de gagner. Il y a un an, l’investisseur ne pouvait plus rien acheter. Tout le monde était surinvesti en dette émergente. Aujourd’hui, l’analyse est plus contrastée.

– 2015 sera l’année de l’hétérogénéité. Que choisir en Chine par exemple, l’immobilier ou la consommation?

– Carmignac fait partie des quelques acteurs à pouvoir investir à Shanghai en actions locales et nous saisirons cette opportunité. Nous investirons également sur le marché «A» (des actions domestiques) par la bourse de Hongkong grâce à l’interconnexion entre les bourses de Shanghai et de Hong­kong. De nombreuses valeurs sont attractives.

Aujourd’hui, 98% des acteurs sont domestiques. En Chine, les investisseurs domestiques achètent des «histoires à succès», de la croissance, la valorisation la plus chère possible (signe de croissance) et une forte volatilité à court terme. Ils délaissent les actions qui m’intéressent personnellement, c’est-à-dire des valeurs de sociétés qui dégagent du cash-flow, qui ne sont pas dotées d’une croissance annuelle de 50% mais qui peuvent rester trois années dans notre portefeuille.

– Un exemple?

– L’aéroport de Shanghai offre un dividende de 4%, dégage du cash-flow et profite d’une tendance à long terme, la hausse du tourisme chinois. C’est la ville qui abritera le premier Disneyland chinois. Mais c’est une valeur délaissée par les Chinois. La durée moyenne de détention des actions A n’est que de deux semaines.

– Comment réussir en Chine avec un comportement opposé aux Chinois?

– C’est possible parce que le marché chinois devrait se transformer ces prochaines années. La part d’investisseurs étrangers, aujourd’hui de 2%, progressera sensiblement à la suite des mesures annoncées récemment. Nous aimons Shanghai International Airport et Tasly, la première entreprise cotée de médecine traditionnelle chinoise. Elle devrait obtenir l’autorisation de la FDA pour exporter ses médicaments aux Etats-Unis.

– Bharti et Baidu sont inclus dans votre portefeuille. Est-ce que vous cherchez des sociétés émergentes innovantes susceptibles de s’adresser au marché mondial?

– Oui, mais il n’est pas facile de dénicher un leader mondial dans l’innovation dans les émergents. Jusqu’ici, ces pays étaient compétitifs en copiant les pays industrialisés. C’est le cas des smartphones, où Samsung ne peut pas être qualifié d’innovateur. Mais des changements se produisent. Bharti opère sur deux des marchés les plus compétitifs dans l’industrie du portable, l’Afrique et l’Inde. En Afrique, Safaricom est passée maître dans sa capacité à monétiser la téléphonie mobile. Les fermiers kényans peuvent acheter ou vendre du bétail par mobile depuis cinq ans. Bharti s’y est développé bien que le prix des conversations mobiles soit le plus bas au monde.

Il en va de même de Baidu. Le marché internet le plus intéressant au monde n’est ni l’Europe, ni les Etats-Unis, mais la Chine. Le 11 novembre marque le Singles’ Day, le jour où l’on fait ses courses. C’est le jour qui connaît le plus fort chiffre d’affaires en ligne au monde. Il est remarquable que Bharti et Baidu parviennent à faire payer leurs clients à l’heure où de nombreux acteurs d’Internet ont encore du mal à monétiser leur base d’abonnés.

– Faut-il acheter les marchés dont la performance a été la pire de l’année? C’est la Russie, le Portugal, la Grèce, alors que l’Argentine, l’Egypte et l’Inde appartiennent aux meilleurs. Adoptez-vous cette idée pour 2015?

– Nous essayons de disposer d’un portefeuille qui fasse penser à un jardin composé de fleurs adaptées aux saisons. Nous avons des actions dans des pays que presque tout le monde aime, par exemple l’Inde, et des valeurs dans des pays que tout le monde déteste, comme la Russie.

– Qu’acheter en Russie?

– Personnellement, j’ai commencé à investir dans les émergents par la Russie, en 1996. Elle avait alors gagné 100% avant de chuter de 90%. Le marché russe est toujours bon marché, mais il faut l’acheter quand tout le monde le déteste, par exemple en 2004 après Yukos, et aujourd’hui, après l’Ukraine et la chute du pétrole.

Il ne faut acheter que les entreprises qui entrent dans notre univers d’investissement, ce qui élimine Gazprom, laquelle n’a pas de cash-flow, ni un management approprié. Par contre, nous aimons bien Lukoil, une société privée qui dégage un cash-flow au prix du pétrole actuel. Nous aimons aussi Yandex, un moteur de recherche sur Internet.

– Qu’en est-il du Moyen-Orient?

– Nous privilégions Emaar Properties, laquelle détient l’énorme centre commercial situé au cœur de Dubaï et qui est l’attraction touristique la plus visitée au monde. Dubaï est un peu la Suisse du Moyen-Orient au milieu des problèmes géopolitiques de la région.

– Est-ce que Carmignac va surpondérer les émergents en 2015?

– Nous n’hésitons jamais à nous distinguer des indices. Mais en 2014, nous avons été pénalisés par des investissements prématurés en Russie et par nos choix très cycliques. En effet, depuis cinq ans, les valeurs défensives ont surperformé les cycliques.

Carmignac a l’intention de surpondérer les émergents en 2015 parce que c’est un thème délaissé. Les investisseurs préfèrent jouer la reprise en Europe et la croissance aux Etats-Unis. Pourtant, depuis deux trimestres, les bénéfices des sociétés émergentes sont en phase de reprise, ce qui n’est pas le cas des pays industrialisés.