Roman

Martin Suter explore la face cachée des banques suisses

Dans «Montecristo», l’écrivain alémanique ne prend pas de gants pour remuer la boue dans laquelle clapote la finance internationale. Ce roman, très noir, est signé par un homme en colère

Martin Suter explore la face cachée des banques suisses

Dans «Montecristo», l’écrivain alémanique ne prend pas de gants pour remuer la boue dans laquelle clapote la finance internationale. Ce roman, très noir, est signé par un homme en colère

Genre: Roman
Qui ? Martin Suter
Titre: Montecristo
Trad. de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni
Chez qui ? Christian Bourgois, 338 p.

Un conte moral, une plongée dans les bas-fonds de la finance, un roman très noir: avec Montecristo, Martin Suter ne prend pas de gants pour remuer la boue dans laquelle clapote la finance, fût-ce dans les locaux impeccables des banques suisses. Pour sa démonstration, il convoque un tâcheron de la télévision people, et le lance, mal armé, dans un marigot grouillant de crocodiles prêts à défendre leur biotope.

Jonas Brand sent approcher le souffle de la quarantaine. Un brin velléitaire, il gagne sa vie en tant que réalisateur de reportages pour Highlife, une émission de lifestyle. Sans passion, il couvre des events et caresse un rêve de plus en plus lointain: adapter au grand écran Le Comte de Monte-Cristo, dans un contexte contemporain.

Un jour, alors que le journaliste se rend à Bâle pour son travail, l’Intercity freine brutalement: un «accident de personne» dans un tunnel. Par réflexe professionnel, Jonas prend quelques images, qu’il classe sans les visionner. Quelques semaines plus tard, deux événements simultanés changent le cours de sa vie routinière: il tombe amoureux et il fait une découverte dont il ne mesure pas tout de suite les conséquences.

L’amour d’abord, bien que ce ne soit pas le sujet du livre: Marina Ruiz est une belle jeune femme d’origine philippine qui travaille dans la communication. Par métier, ils fréquentent donc les mêmes milieux. Leur entente physique est rapide, mais surtout, ils ont plaisir à préparer ensemble leurs repas, ce qui chez Martin Suter est au moins aussi important et révélateur, sinon plus. Voyez son roman Le Cuisinier, et toutes les allusions à la nourriture dont ses livres sont truffés. Marina arrive dans la vie de Jonas au moment où il en perçoit la vacuité. Deux voies s’ouvrent devant lui: il abandonne ses reportages débiles et s’engage dans le journalisme d’investigation ou il travaille sérieusement à la mise en œuvre de son film. L’amour va-t-il réussir à lui redonner de l’élan? Marina veille sur lui et le pousse à sortir de la médiocrité de sa carrière professionnelle – sans qu’elle semble s’inquiéter de la sienne propre.

Une histoire qui le dépasse

L’autre découverte semble anodine au premier regard: Jonas remarque par hasard que les deux billets de cent francs qu’il s’apprête à remettre à sa femme de ménage portent le même numéro. C’est techniquement impossible. L’un des deux est-il un faux? Non, lui assure son banquier, troublé. Piqué au jeu, le reporter s’exerce à l’enquête. Mal lui en prend: son appartement est fouillé, mis à sac. Lui-même est suivi, agressé et tabassé. La police ne prend pas ses plaintes au sérieux. Par contre, un journaliste, expert en questions financières, le met en garde: Jonas a mis le nez dans une histoire qui le dépasse, qu’il dépense ces billets et oublie l’incident, ce n’est pas un sujet pour la presse people. Vedette de la télévision, Max Gantman expliquait la finance à l’écran jusqu’à ce qu’on l’en éloigne: trop sale, trop délabré, ce pilier de brasserie, fumeur de cigares, veuf inconsolable, est un de ces personnages secondaires pittoresques que Martin Suter aime à dessiner.

Et les rushes filmés dans le train? Jonas les reprend, se propose d’enrichir le sujet, se renseigne sur l’identité du suicidé. Pourquoi cet as de la finance auquel tout semblait réussir s’est-il jeté du train? On l’aura deviné, les deux fils vont se croiser et provoquer des étincelles.

Pendant ce temps, à haut niveau et à mots couverts, des conciliabules se tiennent en secret. Quelques individus le paieront de leur vie. Par ailleurs, et comme par miracle, le producteur qui semblait avoir enterré le projet de Montecristo trouve un financement (bancaire), et le film se met sur les rails. Un repérage en Thaïlande, où son personnage courait un grave danger, manque être fatal à Jonas. Quand donc le journaliste comprendra-t-il? Lui dont le nom évoque le feu sera-t-il aussi aveugle que le petit-bourgeois devant les incendiaires, les Brandstifter, dans la pièce de Max Frisch?

Attaque directe

Plus que l’intrigue, pas très vraisemblable dans sa succession de hasards, ce qui est intéressant, dans Montecristo, c’est la mise en cause directe du système bancaire. Pour Martin Suter, il semble clair que le monde de la finance – qui est le véritable maître de l’univers – est prêt à éliminer physiquement quiconque menace de dissiper l’épais écran de fumée derrière lequel il dissimule ses ignominies. Et ceci avec l’appui des politiciens.

Dans ses autres romans, le propos est plus léger. Par exemple, dans la dernière enquête de Friedrich von Allmen, son détective dandy et hédoniste, Allmen et la disparition de Maria, paru au mois d’avril, il est question d’un vrai faux tableau de Fantin-Latour – volé, repris, mutilé, volé à nouveau –, de vengeances et de millions, mais le propos reste assez anodin.

Alors qu’ici, on sent poindre chez le romancier et chroniqueur de la vie moderne une colère qui n’est pas feinte. Le happy end est amer.

Martin Suter est l’invité du Livre sur les quais, à Morges, pour plusieurs rencontres avec le public, les 5 et 6 septembre.

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Martin Suter

«Montecristo»

«– Tu ne penses pas que c’est dangereux? – Peut-être un peu. Mais nous sommes en Suisse. On ne tue pas de journalistes, dans ce pays.Elle passa les bras sur ses épaules et l’embrassa»
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