Faut-il relever l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans? Le Conseil des Etats empoigne aujourd’hui la 11e révision bis de l’AVS. En marge du débat, le professeur Giuliano Bonoli, de l’Idheap (Institut de hautes études en administration publique, qui a notamment étudié les systèmes de prévoyance vieillesse de plusieurs pays européens, analyse les défis du système suisse de retraites.

Le Temps: A la veille des débats, les syndicats ont commencé à manifester devant le Palais fédéral, notamment contre le relèvement, sans contrepartie financière, de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. La tendance est-elle également à l’égalisation dans les pays qui nous entourent?

Giuliano Bonoli: Traditionnellement, tous les pays européens ont commencé par fixer un âge de la retraite différent pour les hommes et pour les femmes. Mais aujourd’hui, on observe deux tendances parmi nos voisins. La première consiste à égaliser les rentes, vers le haut, à l’instar de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. La deuxième consiste à remplacer l’âge légal de la retraite par une fourchette ou un âge minimal sans plafond. Et ensuite, de calculer le montant de la rente selon un calcul actuariel: qui travaille plus longtemps gagne plus. Par ailleurs, si l’on veut avantager certaines catégories d’assurés, ce n’est pas le sexe, à mon avis, qui doit être déterminant, même si les femmes sont encore souvent discriminées. Il faut cibler les bénéficiaires selon des critères plus précis.

– Quels pourraient être ces critères?

– On peut imaginer une compensation pour les professions pénibles. Ce qui pose – il est vrai – des problèmes de définition. On peut aussi avantager les personnes qui ont commencé à travailler tôt et n’ont pas effectué de formation, ou encore les femmes qui ont élevé des enfants, en renforçant par exemple le «bonus éducatif». Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de justifier un âge de la retraite identique pour tous. Raison pour laquelle plusieurs pays ont choisi le chemin des compensations sociales différenciées.

– Les discussions, en Suisse, vont-elles donc à contre-courant?

– La Suisse est peut-être en retard. Mais cela dit, elle a une histoire. On ne peut pas tout chambouler du jour au lendemain. Les pays de l’Est, par exemple, ont repensé leurs systèmes sociaux. Mais d’une certaine manière, ils ont pu repartir de zéro, sans avoir tout ce bagage historique.

– Contrairement au Conseil national, les sénateurs pourraient décider aujourd’hui et demain de coupler l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes à une réduction différenciée des rentes AVS en faveur des bas revenus. Cela pour une période limitée à dix ans.

– Cette voie permet effectivement de cibler certains profils. Mais limiter cette mesure à dix ans semble davantage tenir de la manœuvre politicienne que de la véritable réforme, telle que le sera probablement la future 12e révision de l’AVS.

– Tout le monde s’accorde sur le fait que la flexibilisation représente la solution d’avenir. Pourtant, le 30 novembre, 58,6% des Suisses ont balayé l’initiative des syndicats «Pour un âge de la retraite flexible», permettant à certaines catégories d’assurés de percevoir une rente de vieillesse, non réduite, dès 62 ans révolus.

– Il ne faut pas confondre. La flexibilisation, pour moi, consiste à l’abandon de l’âge en tant que notion juridique. Cette initiative, qui autorisait un départ anticipé sans réduction de rentes pour tous les revenus inférieurs à 120 000 francs par an, aurait en réalité conduit à un abaissement pur et simple de l’âge de la retraite pour la vaste majorité des assurés. Car, parmi les travailleurs proches de la retraite, l’aspiration à quitter plus tôt le monde du travail est très forte. Cela étant, le système actuel est inégal. Ceux qui partent avant sont ceux qui peuvent se le permettre, grâce à leur deuxième pilier. A noter que les hommes sont là avantagés par rapport aux femmes.

– Une étude du professeur Philippe Wanner, de l’Université de Genève, montrait que «globalement, les personnes à l’AVS jouissent d’une situation plutôt favorable par rapport au reste de la population». Le directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, Yves Rossier, avait alors émis l’idée d’une contribution de solidarité des seniors, par exemple au moyen d’un relèvement de la TVA pour financer l’AVS, provoquant un tollé du côté du Conseil suisse des aînés. Faut-il reconsidérer la répartition de la solidarité?

– Oui. Si l’on prend en compte le deuxième pilier, on constate que l’Etat social suisse est l’un des plus généreux envers les personnes âgées. Par contre, il l’est beaucoup moins avec les familles, davantage exposées à la précarité. Il faudrait donc tenir compte du revenu du ménage, c’est-à-dire des rentes AVS et du deuxième pilier.