En ce temps-là, vous seriez tous allés à Capri avec Brigitte Bardot. En Alfa rouge décapotable sur des routes ocres jalonnées de bougainvilliers. Vous voilà villa Malaparte, juché sur une falaise jupitérienne, la Méditerranée se mouche à vos pieds. Vous pensez à Ulysse, à son voyage de retour, à Pénélope qui l'attend. Vous êtes au cœur du Mépris, ce film que Jean-Luc Godard tire en 1963 du roman éponyme d'Alberto Moravia. Le livre est clinique, les images lyriques, sensuelles, presque mordantes. Reprenons la bobine. Vous filez avec Brigitte Bardot, mais vous n'êtes pas seul avec elle. Elle s'appelle Camille dans le film. A côté d'elle, il y a son mari, le scénariste Paul Javal – Ricardo chez Moravia. C'est Michel Piccoli qui l'incarne, l'œil noir, la réplique sèche, ça vous pose un personnage. S'ils sont à Capri, c'est à cause de Jeremy Prokosch, un producteur de film madré (Jack Palance). Il a commandé à Paul une adaptation d'un épisode de L'Odyssée, destinée chez Moravia à Rheingold, cinéaste qui a eu son heure de gloire; chez Godard, à Fritz Lang. Ce dernier joue son propre rôle. Quel luxe! Le mépris embaume la piscine. Le désir aussi. Camille se détache de Paul. Elle est persuadée qu'il l'utilise pour obtenir du travail de Jeremy Prokosch. Michel Piccoli mord: «On voit des femmes, elles ont des robes; elles font du cinéma, crac, on voit leur cul.» Ce fantasme de cinéma sera en janvier l'objet du spectacle le plus excitant de la rentrée, au Théâtre de Vidy, puis à Genève au Loup – en coproduction avec la Comédie et le Théâtre Saint-Gervais. Le metteur en scène Matthias Langhoff l'a rêvé ainsi avec l'auteur Michel Deutsch. A deux, ils ont plongé dans le Capri de Jean-Luc Godard et d'Alberto Moravia. Et ils ont inventé une sorte d'épilogue, Cinéma Apollo. L'affaire se joue au cinéma. Ricardo y est pour voir Il Returno d'Ulysse. Il y traque surtout l'image de son épouse, morte depuis. Il ne se remet pas de son mépris. Dans la pièce de Michel Deutsch et Matthias Langhoff, Ricardo sort au milieu de la séance et tombe sur une vendeuse de pop-corn. Elle ne s'intéresse ni au cinéma ni à la littérature. Mais elle a de grandes oreilles qui invitent aux confidences, sous son casque branché. Sur elle plane l'ombre d'un grand-père qui a vécu sur l'île de Céphalonie. C'est un paradis. Sauf qu'il a été souillé pendant la guerre. A la chute de Mussolini, à l'automne 1943, les troupes italiennes et allemandes qui occupent les lieux s'affrontent. Les Italiens vaincus sont exécutés. Cinéma Apollo serait aussi une machine à détraquer le temps: l'histoire rejaillit en lave, elle est archaïque, elle est récente, elle brûle toujours parce qu'insoluble. Matthias Langhoff, 73 ans, n'oublie pas le Berlin en ruine de son enfance: cette vision est comme la page de garde de toute son œuvre, qu'il adapte L'Ile du salut de Franz Kafka ou Femmes de Troie d'Euripide – deux spectacles à l'affiche de la Comédie de Genève à la fin des années 1990. Pourquoi cet intérêt de Matthias Langhoff pour Le Mépris? Il y a trois ans, un producteur lui propose de l'adapter pour l'acteur François Cluzet. Il demande à Michel Deutsch d'imaginer une suite au roman. Le projet tourne court. Jusqu'à ce que Vincent Baudriller, directeur de Vidy, relance l'affaire. «Ce qui nous intéresse dans cette matière, c'est notamment qu'elle parle de la condition d'artiste au XXe siècle, des rapports entre un créateur et l'argent», glisse Michel Deutsch. Alors, que devrions-nous voir? Trop tôt pour le dire. Matthias Langhoff ne clôture jamais le sens de ses réalisations. Le plateau est son laboratoire: chaque jour, il met à l'épreuve ses acteurs – les fidèles Evelyne Didi et François Chattot, les néophytes Nicole Mersey et Pascal Tokatlian. Il se pourrait bien qu'avec Michel Deutsch il bouleverse encore la partition. Ce qu'il annonce, c'est «la comédie d'une tragédie». Ricardo y croisera Ulysse; la magicienne Circé, qui règne sur Céphalonie, pourrait bien jouer les trouble-fêtes. Ne transforme-t-elle pas les fiers guerriers hellènes en porcs? Sur l'affiche du spectacle, un cochon barbote dans une Méditerranée suave. Vous plongez?