L’image est forte, à la mesure de l’événement. 17h15, ce dimanche 10 novembre 2013, Mauro Poggia est porté en triomphe dans le hall d’Uni-Mail par les membres du Mouvement Citoyens genevois qui entonnent le «Cé qu’è l’ainô». Le MCG a réussi son incroyable pari: huit ans après sa création, il a fait entrer l’un de ses candidats au gouvernement.

Le Tessin n’est plus une exception en Suisse: désormais, Genève devra aussi compter avec un ministre issu des rangs d’une formation populiste contestataire. Le nouveau gouvernement est d’ailleurs fondamentalement renouvelé puisque, sur les sept élus de dimanche, seuls deux sont des ministres sortants: les PLR Pierre Maudet, premier élu, et François Longchamp, qui accroche la deuxième position. Derrière eux, le PDC place ses deux candidats à la troisième et à la quatrième place: Serge Dal Busco et Luc Barthassat. Alors que les démocrates-chrétiens ne comptent que 11 députés au Grand conseil, leurs deux candidats ont de toute évidence séduit les Genevois en se montrant populaires et rassembleurs.

La gauche réussit quant à elle à faire entrer le conseiller national vert Antonio Hodgers, en cinquième position, et la socialiste Anne Emery-Torracinta, qui se classe sixième. Deuxième événement historique de la journée, pour la première fois de son histoire, le Parti libéral, désormais fusionné avec le Parti radical, n’a plus de représentant au gouvernement. Issue des rangs libéraux, la ministre sortante de la Solidarité et de l’emploi, Isabel Rochat, rate sa réélection. Sanctionnée par les électeurs, elle termine en 9e position seulement (lire ci-contre). Cofondateur et président d’honneur du MCG, Eric Stauffer ferme la marche, arrivant en 11e et dernière position, juste derrière sa colistière UDC de la «nouvelle force», Céline Amaudruz, qui obtient la 10e place.

Quatre ministres de droite, deux de gauche et un populiste: voici donc le visage du nouveau gouvernement. Avec une question sur toutes les lèvres: le collège parviendra-t-il à fonctionner, à dégager le consensus nécessaire et à trouver les majorités dont il a besoin, maintenant que le loup MCG est entré dans la bergerie? La tâche s’annonce ardue, alors que le Grand Conseil est divisé en trois blocs quasiment égaux depuis l’élection du 6 octobre: 35 sièges pour l’Entente (PLR et PDC), 34 pour la gauche (socialistes, Verts et extrême gauche) et 31 pour le bloc populiste (MCG et UDC).

L’ensemble des élus se veulent déjà rassurants. «Nous sommes condamnés à nous entendre, résume Antonio Hodgers. Désormais, les trois blocs sont représentés au gouvernement, mais aucun ne peut trouver de majorités à lui tout seul.» Pour l’écologiste, l’entrée du MCG n’est pas une catastrophe: «C’est en fait une forme de normalisation de la politique genevoise. C’est ce qui s’est passé au Tessin et c’est ce qui se passe partout en Suisse, dans les cantons où l’UDC populiste siège au gouvernement. Qu’est-ce que ça va donner à Genève? Je demande à voir. Le MCG va devoir sortir du «y en a marre» pour se mettre à gouverner.» Et Antonio Hodgers s’adresse plus au MCG qu’à son nouveau conseiller d’Etat: «Mauro Poggia sera dans une logique constructive, j’en suis persuadé. J’attends désormais de son parti qu’il le soit aussi.»

Personnellement battu, mais visiblement triomphant, Eric Stauffer annonce d’ores et déjà la couleur: «J’ai reçu cinq sur cinq le message de la population: elle veut que je reste le député Stauffer. Mais j’adresse un avertissement solennel à l’Entente: il n’est pas question d’isoler Mauro Poggia au gouvernement, il va falloir négocier avec nous, le troisième bloc. Notre conseiller d’Etat devra être respecté et écouté, faute de quoi l’Entente pourra se voir refuser certains grands projets au Grand Conseil.» Eric Stauffer est très clair: au Grand Conseil, le MCG aura le rôle de l’arbitre, sa députation étant suffisamment forte pour faire basculer les majorités à gauche ou à droite, au gré des dossiers.

La majorité gouvernementale de droite pourra par exemple compter sur le soutien du MCG dans des dossiers comme la fiscalité – avec, en tête, la réforme de l’imposition des entreprises et le taux unique à 13% –, la défense et le financement de la Genève internationale ou encore la sécurité. Et le MCG pourrait suivre les ministres de gauche sur des questions sociales comme la réforme des emplois de solidarité ou la construction de logements d’utilité publique. De l’avis de tous, c’est donc au coup par coup, dossier après dossier, que le Conseil d’Etat devra être capable de dégager des majorités.

Mauro Poggia sait que, pour son parti, la donne a changé: «Nous allons devoir faire nos preuves, démontrer que nous savons construire des majorités.» Il sait aussi qu’en tant que membre d’un collège, dont il promet de jouer le jeu, il sera certainement appelé à être combattu par son propre parti. Mais la tâche ne l’effraie pas: «Il n’y a pas, a priori, de sujets sur lesquels je ne peux pas m’entendre avec les autres partis. Je pourrai même, en tant que conseiller d’Etat, tenter de convaincre mon parti sur tel et tel dossier en leur expliquant la position du gouvernement dont je ferai partie. Mais il y a bien sûr des dossiers dans lesquels je ne pourrai pas faire de concessions. Je pense d’abord à la préférence cantonale à l’embauche pour le Grand Etat.»

Pour de nombreux observateurs, ce nouveau gouvernement, très droitier sur le papier, est peut-être surtout recentré. «En gros, il y a deux étatistes, trois PDC, un Vert et une socialiste», sourit un Vert. «Ce n’est pas faux, admet Mauro Poggia. Et ce n’est pas une mauvaise chose: un gouvernement centriste pourra plus facilement s’affranchir des idéologies pour trouver des solutions satisfaisantes pour les Genevois. Nous verrons, à l’usage…»

Un premier test attend déjà les nouveaux élus: d’ici au 10 décembre, ils devront s’entendre pour la répartition – et probablement quelques refontes – des dicastères. Si Mauro Poggia n’hérite pas d’un département maudit – comme la Mobilité – et récupère, qui sait, la Santé comme il le souhaite, la nouvelle équipe sera déjà parvenue à démontrer qu’elle se tolère elle-même.

«Il y a bien sûr des dossiers dans lesquels je ne pourrai pas faire de concessions»