«Il y a plus de statistiques sur la santé des baleines bleues que sur celle des entrepreneurs», répète volontiers Olivier Torrès sur le ton de la boutade. Mais le professeur spécialisé dans la gestion des PME ne plaisante pas: «Très peu d’études sont menées sur les patrons, les artisans ou les indépendants. On veut encourager les gens à créer des entreprises mais personne ne se préoccupe de leur santé.»

«On ne s’intéresse qu’à la souffrance salariale, laissant supposer, souvent de manière explicite, que le patron est le bourreau», ajoute le chercheur de l’Université de Montpellier et de l’EM Lyon. Exclue, donc, l’idée que le «dominant» puisse être victime. D’ailleurs, les dirigeants des PME taisent eux-mêmes leurs propres souffrances, poursuit-il. «L’idéologie du leadership, véhiculée par les écoles anglo-saxonnes, contribue à faire du patron un meneur invincible, gagnant, battant.» Ses faiblesses sont taboues.

Le chercheur français a initié en 2010 le premier observatoire de la santé des dirigeants, dénommé Amarok. Financé d’abord par des mécènes, comme l’assureur Malakoff Médéric et le Centre des jeunes dirigeants, l’institut vient de recevoir le soutien de l’Université de Montpellier, avec la création d’une chaire dédiée au sujet. Et il commence à essaimer en dehors de l’Hexagone: Après l’ouverture d’une antenne japonaise à l’Université de Kansai (Osaka), l’institut s’apprête à collaborer avec la Haute Ecole de gestion (HEG) à Fribourg. «Nous allons ouvrir cet automne le premier observatoire suisse de la santé des dirigeants», confirme le professeur de gestion Mathias Rossi. «Le problème se pose de manière identique dans notre pays. Il y a des études sur le stress, etc., mais qui ne différencient pas les multiples statuts d’entrepreneurs.»

Pourquoi s’intéresser aux «dominants»? Olivier Torrès s’est d’abord penché sur le cas d’un artisan qui s’était donné la mort faute d’argent pour payer ses créanciers. L’événement était donné en brève dans la presse régionale, alors que, le même jour, le suicide d’un salarié faisait la une des journaux. Le professeur s’est alors intéressé à la souffrance des entrepreneurs. Pas des patrons des grosses sociétés cotées en bourse, qui sont d’ailleurs salariés. Mais bien des indépendants, des patrons qui ont ouvert leur commerce et qui ont engagé leur patrimoine. «Plus la taille de l’entreprise est petite, plus le capital santé du patron est important pour la survie de la société», note Olivier Torrès.

Des dirigeants indispensables et soumis à de fortes pressions. Un environnement qui engendre du stress et qui peut mener à des troubles, tels que la «migraine du patron». «Cela vous coupe la tête en deux! C’est aussi douloureux que si l’on vous arrache un membre sans anesthésie», raconte Babette Keller, fondatrice de la société éponyme spécialisée dans la microfibre, qui, malgré «sa santé de fer», comme elle le dit elle-même, subit les conséquences du stress.

A la tête d’un traiteur à Genève, Isabelle est, quant à elle, devenue insomniaque depuis l’arrivée de gros clients. Des commandes quotidiennes importantes qui minent ses nuits et son amour du métier.

L’observatoire Amarok a déjà publié une première étude*, avec ses partenaires, menée auprès d’un échantillon représentatif de 1000 dirigeants. Bonne surprise: en les comparant à un sondage de salariés, il en ressort que les chefs d’entreprise se disent plus souvent en bonne santé que les employés. «Ces indices sont positifs», se réjouit Thomas Lechat, chargé de mission à l’observatoire. «Mais ce sont des déclarations, ils «se disent» en bonne santé. Or il pourrait y avoir un biais d’optimisme. Les entrepreneurs sont des gens par nature plus optimistes que la moyenne, ils développent une capacité d’endurance et de résilience. Ils ont l’impression de maîtriser leur destin. C’est un facteur salutogène, qui compense les souffrances. Et c’est tant mieux!» La prochaine étude, dont les premiers résultats sont attendus à la fin de l’année, devrait prendre en compte ce biais, précise le chercheur.

«Les chefs d’entreprise vont mieux que la population, de manière générale. Mais quand ils tombent, alors ils peuvent tomber encore plus bas que la moyenne, rappelle-t-il également. Ils n’ont pas de filet de protection. Tout leur patrimoine est engagé et ils n’ont pas le soutien d’un employeur ou de la société. Prenez par exemple les petits commerçants. Quand un employé de banque se fait braquer, il est mis en arrêt maladie et il reçoit un suivi psychologique. Mais un commerçant indépendant ne reçoit aucun soutien! Il doit retourner le lendemain dans sa boutique la peur au ventre.» Fort de ce constat, l’observatoire s’est allié à deux Chambres de commerce à Montpellier pour ouvrir prochainement une cellule de soutien psychologique pour les indépendants victimes de brigandage.

Autre constat de l’étude publiée par l’observatoire: le manque de temps. Les patrons ne pensent pas à leur santé. Ils vont moins souvent chez le médecin et leur agenda ne leur permet pas de réfléchir à leur sort. Entrepreneur de longue date, Robin Cornelius, fondateur de Switcher, se dit plutôt en bonne santé. Mais reconnaît qu’il faut être «hyperactif et névrotique pour être entrepreneur. On est toujours sous adrénaline, on n’a pas le temps d’y penser. Ce qui compte, c’est le prochain quart d’heure! Dès que tu t’arrêtes pour les vacances, tu es totalement cuit. J’en connais même qui prennent des dossiers avec eux pour supporter la transition», sourit-il. Les études de l’Office fédéral de la statistique ont déjà mis en exergue que les individus sans emploi se sentaient moins en forme que ceux qui travaillaient. «C’est quand tu es exclu du système économique que tu commences à réfléchir à toi-même», constate l’entrepreneur.

* «La Santé du dirigeant», sous la direction d’Olivier Torrès, Editions De Boeck, juin 2012.

Contrairement au salarié, l’entrepreneur n’a pas de filet de protection