En 1996, entre Londres et Sheffield, cela fait quelques années déjà qu'on sait comment faire guincher les neurones. Depuis l'apparition, en 1992, d'une compilation intitulée Artificial Intelligence, des noms nouveaux (Autechre, Aphex Twin, Speedy J, µ-ziq, The Black Dog, B12, Seefeel ou encore Disjecta), principalement articulés autour des labels Rephlex et Warp, travaillent à redéfinir l'héritage laissé par les différentes formes de techno de la décennie précédente. A l'époque, la presse américaine baptise ce nouveau style du nom d'intelligent dance music (IDM). Un terme impropre (on ne voit pas comment une musique résoudrait des équations par elle-même), clivant, méprisé par les artistes eux-mêmes, mais qui s'est maintenu dans le vocabulaire. Dont acte.

Ses caractéristiques: une diversification rythmique – par rapport au schéma 4/4 de la techno –, une narrativité accentuée, des sonorités plus rudes, un goût mélodique et harmonique pour la mélancolie hypnotique peut-être issu du substrat ambient. En 1995, trois albums légendaires sortent coup sur coup: le Tri Repetae d'Autechre (Warp) choisit le satori synthétique, alors que le ... I Care Because You Do d'Aphex Twin (Warp) et le In Pine Effect de µ-ziq (Planet Mu) optent pour des rythmes concassants.

Un an plus tard, un autre patronyme surgit: Tom Jenkinson, alias Squarepusher. Pour son premier album sur Rephlex, Feed Me Weird Things, il reprend la formule frénétique d'Aphex Twin (avec Richard D. James, alias Mr AFX, ils se lieront d'un compagnonnage durable) en y injectant un greffon jazz. Attention: on ne sera pas là dans le domaine de la musique de brunch pré-bobo comme peuvent en faire au même moment les poulains de l'écurie Compost Records. Avec Tom Jenkinson (qui se révèle par ailleurs comme bassiste virtuose), c'est un jazz tortueux, fragmenté, limite free, qui s'incruste dans le patrimoine électronique.

Feed Me Weird Things est une réussite à tout point de vue: beau, complexe, à la fois énervé et mélancolique, l'album fait découvrir des espaces encore insoupçonnés, des convulsions musicales que Jenkinson reproduira, en en acidifiant les sonorités, sur Hard Normal Daddy, son premier album pour Warp, en 1997.

Squarepusher devient un nom qui compte pour qui s'intéresse aux marges de qualité. En 1998, Music is Rotted One Note, son quatrième LP (l'homme est prolifique), peut à bon droit être considéré comme son chef-d'œuvre: sombre, déstructuré, exigeant (intelligent?), le disque, aux antipodes des canons du groove, montre l'étendue du savoir et des ambitions de son créateur.

Celles-ci peuvent être résumées par la thématique de l'hybridation: «J'aime faire des hypothèses musicales en forçant des styles à entrer en collision», dira-t-il un jour. De fait, Big Loada (Warp, 1997) jouait déjà avec l'esthétique 8-bit, ces sons dégradés qui font le sel des jeux vidéo antiques; Budakhan Mindphone (Warp, 1999) s'intéressera au gamelan, cet attirail percussif des îles de la Sonde; Do You Know Squarepusher (Warp, 2002) fera entrer Jenkinson dans le monde de la synthèse modulaire (pensez aux héritiers des vieux claviers Moog); Solo Electric Bass 1 (Warp 2009) lui permettra de remettre son instrument de prédilection en évidence. Et son prochain album, Damogen Furies, annoncé (toujours chez Warp) pour avril, promet une échappée nerveuse dans le domaine drill'n'bass, cette version brutale et fragmentée à l'impossible de la drum'n'bass.

Quel que soit le domaine artistique considéré, le mélange des registres a toujours été une proposition dangereuse: Jenkinson, musicien bourré d'énergie, a toutes les compétences du juste dosage.