Mémoires de guipure

Depuis cent quatre ans, l'entreprise saint-galloise Forster Rohner fournit les plus prestigieuses maisons de couture et de prêt-à-porter. Cet hiver, Prada y a acheté presque tous ses textiles. Reportage chez un brodeur de rêves.

Un jour comme un autre dans une vie de métier à tisser saint-gallois: trente-quatre tonnes de métal, une centaine de décibels et 540 aiguilles avancent dans leur ouvrage. A mesure que les bobines géantes s'amenuisent, des fleurs et des arabesques brodées se dessinent, point après point, sur un grand canevas de gaze en coton. Pour l'heure, cette guipure - autour de laquelle Prada a construit toute sa collection automne-hiver 2008-2009 - n'est qu'une grande toile de 13,60 mètres de longueur sur 90 centimètres de hauteur, prise en étau dans le ventre d'acier d'une machine des ateliers Forster Rohner. C'est une matière première provinciale et prolétaire, presque balzacienne. Plus tard, on découpera dans cette étoffe des tailleurs bourgeois et des sacs vendus avenue Montaigne. Mais, avant que ces habits et ces accessoires ne brillent dans les soirées, c'est ici que ces artefacts saint-gallois voient le jour - issus d'une tradition helvétique précise, appliquée, discrète, technique et incroyablement qualitative. Depuis le début du XXe siècle, l'industrie textile suisse fournit aux maisons de haute couture et de prêt-à-porter la matière sans laquelle les formes, les idées et la fantaisie ne trouveraient pas à s'incarner.

Réputée pour la broderie, la guipure et la dentelle qu'elle fabrique depuis 1904, la firme saint-galloise Forster Rohner a produit la quasi-totalité des tissus brodés que Prada a utilisés pour son défilé automne-hiver 2008-2009, c'est-à-dire quelque 90% des tenues. Ces étoffes étaient exclusivement de la guipure, pour laquelle la Suisse orientale est mondialement renommée. Pour confectionner ce type de dentelle sans fond, un fil passe sur un tissu qui sert de support au motif brodé. Puis, le tissu-support est éliminé - soit par la chaleur, après un passage de presse chauffée à 145-155 degrés, soit chimiquement, en le plongeant dans une solution d'acétone. Pour les tissus les plus délicats, comme l'organza, les interstices doivent être découpés à la main. Hans Schreiber, le directeur artistique de Forster Rohner, se souvient de la naissance de cette collection événement: «Lorsque le directeur de la recherche textile chez Prada est arrivé chez nous en janvier 2008, il a voulu consulter nos archives. Nous gardons des échantillons de tous les tissus que nous avons produits pour la haute couture depuis 1948, avec les photos des modèles. Il était très intéressé par la guipure et notamment celle d'une robe Balenciaga de 1950. Nous leur avons donc envoyé le coupon de ce modèle, afin qu'ils puissent retravailler le motif à leur goût. Après plusieurs aller-retour de dessins, quatre ou cinq variations de guipure ont été créées et utilisées pour la collection.» Même si Prada est un client de Forster Rohner depuis des années, l'idée que leur tissu puisse être la thématique principale de cette collection automne-hiver fut une surprise et une véritable fierté pour les membres de l'entreprise. Produite pour la maison de prêt-à-porter italien en coton, en laine, en viscose et lurex, et dans les couleurs noir, beige, or et orange, la guipure saint-galloise s'est retrouvée en couverture de dizaines et de dizaines de magazines de mode. «Au début, Prada a passé une commande normale. Puis, ils en rajoutaient toujours plus. La dentelle, pour eux, n'était pas une idée préconçue. C'est vraiment la matière qui les a séduits et inspirés. Nous avons dû produire très vite, en cinq à six semaines, car le défilé a eu lieu en février 2008. A la base, je sais que Miuccia Prada n'est pas une fan de cette matière. Elle s'est pourtant tournée vers un type de guipure ancien et très traditionnel. C'est tout son génie...»

Pour Forster Rohner - dont 80% de la production est en temps normal dédiée à la lingerie et 20% au prêt-à-porter -, l'agenda 2008 a été un peu bousculé par la production des tissus Prada. A la maison mère de Saint-Gall, où 15% des étoffes les plus haut de gamme sont fabriquées - le reste de la production ayant été délocalisé depuis 1994 dans leurs usines en Chine, en Roumanie et en Autriche -, on pense et on dort Prada depuis le mois de janvier.

Lors de notre visite en août, alors que les premiers vêtements arrivaient dans les vitrines du monde entier, une dizaine d'hommes et de femmes étaient encore affairés à changer les bobines d'un métier à tisser pour des guipures Prada. «Depuis le défilé en février, nous avons reçu des candidatures d'élèves de prestigieuses écoles de design - comme le Central Saint Martins College à Londres - qui, soudain, veulent venir travailler chez nous. Nous sommes ravis, car il est difficile de trouver de jeunes créatifs qui s'intéressent à l'héritage saint-gallois», constate Hans Schreiber.

Originaire de Stuttgart, consultant pour Forster Rohner depuis 1995, il est directeur artistique de l'entreprise depuis 2007. C'est à cette date-là qu'Emanuel Forster, représentant de la quatrième génération, a repris les rênes de l'entreprise familiale dirigée auparavant par son père, l'influent Ueli Forster, qui fut également le président d'economiesuisse de 2001 à 2006.

Fondée en 1904 par Conrad Forster Willi, l'entreprise a d'abord vécu de la broderie anglaise qui, comme son nom ne l'indique pas, est une spécialité saint-galloise. Dans les années 30, elle s'est mise à fournir la haute couture parisienne, à commencer par Paquin et Worth. Selon Hans Schreiber, «tous les plus grands couturiers venaient se fournir chez Forster. On dit même que Christian Dior aurait été inspiré par les tenues traditionnelles des Appenzelloises pour créer la silhouette du new-look de Dior, en 1947, après qu'il fut passé à Saint-Gall...» Aujourd'hui, les stylistes font encore le voyage en Suisse orientale pour voir les collections de tissus créées par Hans Schreiber.

Tout le monde vit déjà au rythme des matières de la collection automne-hiver 2009-2010, qui seront également présentées au salon Première Vision de Paris du 23 au 26 septembre 2008. Les différentes lignes pour la couture, le prêt-à-porter et la lingerie s'organisent autour de quatre thématiques transversales. On y aperçoit des tissus touffus comme des plumes, des dentelles longilignes et cambrées façon Art nouveau, des textiles qui se prennent pour des cottes de mailles et des jardins de fleurs multicolores. Chacun de ces thèmes est exposé sur un mood board où des photos, des dessins et des effets de matière témoignent de l'univers dans lequel ces nouveaux tissus ont été conçus. Mais, si les directeurs artistiques se déplacent jusqu'à Saint-Gall, c'est également pour consulter les livres d'archives de Forster Rohner, qui constituent une inépuisable source d'inspiration. Lorsque John Galliano, par exemple, a présenté sa première collection chez Givenchy, en 1996, son tailleur noir en organdi de coton brodé de grandes roses a fait sensation. Le tissu était en fait une réplique d'un modèle de l'hiver 1952 d'Hubert de Givenchy.

Chez Forster, comme dans la plupart des entreprises de textile saint-galloises, on importe du tissu, le matériau de base, d'Italie ou de France. Pour cette entreprise dont la plus grande partie de la production est destinée à la lingerie, les années 80 furent un tournant majeur en termes d'innovation technique: «C'est à cette époque que remontent l'informatisation des outils de programmation ainsi que l'arrivée du Lycra, qui a permis une résistance et un confort inégalés», explique Hans Schreiber. Grâce à son positionnement très haut de gamme, Forster Rohner a traversé la période noire qui a décimé l'industrie textile suisse de 1995 à 2005. Mais aussi grâce à une importante délocalisation de sa production. Aujourd'hui, le staccato des métiers à tisser de Forster résonne jusque dans la ville chinoise de Suzhou, à une centaine de kilomètres de Shanghai. De nouvelles pratiques qui n'ont pas aboli les gestes ancestraux. A la maison mère, le jour de notre visite, Gerda Peschl, une couturière, sous un calendrier de George Clooney, une chanson de pop alémanique dans les oreilles, cousait des cœurs sur le col d'un chemisier haute couture. Comme une mémoire brodée par des petites mains saint-galloises...

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