«Fêter un milliard de personnes, c’est très spécial pour moi. Aussi est-ce le moment d’honorer ces gens que nous servons. Pour la première fois dans notre histoire, nous avons donc réalisé une vidéo pour exprimer quelle est notre place sur cette terre…»: qui parle? Mark Zuckerberg. Fête-t-il le milliardième membre à entrer dans la communauté en ligne Facebook? Il aurait pu: le réseau social a franchi jeudi, comme l’on dit, «la barre symbolique du milliard d’utilisateurs».

Mais il est plus malin, Mark Zuckerberg: fêter le milliardième individu, quel intérêt? C’est fêter un milliard de personnes qui importe. Vous, moi, le voisin du dessus, Darius Rochebin, la petite cousine, votre ex,… enfin toutes celles et ceux qui ont franchi le pas, ont rejoint l’application et, comme le décline cette première vidéo promotionnelle de l’entreprise, ont décidé de se connecter, dans cet univers si vaste, si noir et où le danger guette de se sentir si seul.

Je cite la vidéo, donc: on croirait entendre le père Teilhard de Chardin (l’univers et sa vastitude) revisité par ET («We are not alone») et Orange Communication («we connect the World»). Mais où vaticinerait aussi, d’un air profond et grave, le philosophe Martin Heidegger, qui viendrait souligner l’ancestrale et noble ontologie des choses dans laquelle le tentaculaire réseau social s’inscrit: «Nous appartenons à une riche tradition de gens créant des choses qui nous réunissent».

Et la vidéo, comme le communiqué de presse de Facebook d’égrener ces précieuses choses: «les chaises, les sonnettes de porte d’entrée, les avions, les ponts, les jeux, les pistes de danse, le basket». Un raton-laveur, peut-être? Non, Mark Zuckerberg n’est pas Prévert. Mais il a le sens de la métaphore marketing: Et si Facebook était un meuble? Ce serait donc une chaise. Et si Facebook était un moyen de transport? L’avion? Et si Facebook était un sport? le basket. Et si Facebook était un objet? Une sonnette. Enfin, vous voyez comment…

Il n’empêche: un milliard de personnes à fréquenter les travées numériques du troisième pays du monde, après la Chine et l’Inde, voilà qui commence à faire du monde. Et à rendre petit à petit obsolète la question rituelle qui caractérisait jusqu’alors l’augmentation exponentielle du réseau: «T’y es, toi?» Qui n’a connu cette question encore hésitante, exploratoire, histoire de mesurer, selon l’âge de son interlocuteur, son degré d’audace, de décomplexion ou d’agilité avec les nouvelles technologies sociales?

Exit donc ce «T’y es, toi?». Aujourd’hui, et face à l’explosion du réseau, ce serait plutôt: «T’es qui?

«Et toi, t’es qui», c’est précisément un livre qu’a signé récemment aux éditions Flammarion, Mat Hild, agrégée de lettres modernes et docteur en langue et littérature française. Sous-titre de l’opuscule: «Petite typologie des profils facebook».

Des profilages de l’utilisateur Facebook, il en court la Toile: de Marion Ferré Defossé et sa classification en 18 types au 17 types de like de Nicolas Delesalle, en passant par les 8 types de flashzone – l’oisif contemplateur, l’hystérique névrosé, l’étudiant, l’écorché revendicateur, l’amoureux transi, l’ironiste perpétuel, le poète disparu et les vieux –, ou les 11 de Flavien Chantrel (parmi lesquels l’hyène, le voyeur, le coq, la Dram Queen, le reporter et le liker).

Le livre de Mat Hild constitue cependant un tournant: parce qu’il est le plus exhaustif, avec ses cinquante types égrenés en portrait brefs et incisifs. Parcequ’il renoue avec une tradition française qui remonte au XVIIe siècle de La Bruyère en passant par le XIXe de Balzac. Et parce qu’il connaît les honneurs de l’impression papier.

L’exhaustivité de Mat Hild (du sous-marin à Paul le pouple, en passant par l’engoncé, le policier hongrois, la gnangnan, le beauf, la ceinture de chasteté, l’homme-aux-trois-profils, l’hydre de Lerne et Sarkozy) nous montre ceci: que Facebook désormais reduplique bien sur la Toile la redoutable ménagerie humaine que la vie réelle nous donne à connaître. A cela près, mais c’est capital, que la numérisation des actions confère à cette ménagerie une amplification et un écho que nulle autre époque n’a connus.

En renouant avec le La Bruyère des «Caractères» ou le Balzac de la «Monographie de la presse parisienne», Mat Hild indique ensuite que Facebook est une jungle où il vaut mieux, pour survivre et comprendre ce qu’il y advient lorsque vous vous y exposez, posséder cette manière de boussole que sont les typologies: telle une batterie d’«acid test», elles mettent à nu avec astringence le théâtre des postures et des névroses facebookiennes.

La statufication imprimée de la classification de Mat Hild constitue, par ailleurs, le signal que Facebook, le réseau, est entré aujourd’hui dans sa phase de maturité.

Enfin, un milliard d’êtres humains (et quelques entités) peuplent désormais Facebook. Lorsque vous aurez donc appris à conduire dans cette jungle (bonjour le foullis des paramétrages), apprenez vite à reconnaître le profil des chauffards et autres dangers publics qui peuplent ces voies de communication.

Et oubliez, bien sûr, la bluette éthérée qu’a concoctée la firme pour son milliardième animal: le monde de Facebook, c’est plutôt la quintessence numérique de la redoutable, tonique, irrésistible et grinçante comédie humaine.

Bref, choisissez plutôt Balzac, La Bruyère ou Mat Hild que Mark Zuckerberg pour visiter la ménagerie