La peur au ventre des délégués du CICR

Humanitaire Les expatriés s’inquiètent de plus en plus pour les conditions de sécurité sur le terrain

Trois membres de l’institution ont été tués cette année, trois autres sont otages

Un plan social aggrave le climat

Mille périls, la solitude, l’inconfort et aucune perspective d’avenir: ce jeune délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’est pas le seul à douter de son engagement à l’aube d’une nouvelle mission en terrain hostile. En quelques années, les zones de conflit où le CICR est déployé ont profondément changé, les risques ont évolué, se sont même accrus. Tant bien que mal, les ONG se sont adaptées, le CICR aussi et plutôt bien. Mais les préoccupations autour de la sécurité recoupent un malaise plus grand, celui provoqué par les perspectives d’un plan social, signé en été et qui sera mis en place au début de l’année. Malgré le silence dont l’illustre institution, fondée par Henri Dunant en 1863, a fait une règle d’or, l’absence de sérénité transparaît désormais.

Le décès, dans des circonstances tragiques, d’un délégué à Donetsk en octobre a une nouvelle fois mis en lumière les dangers inhérents aux opérations dans des contrées ravagées par la guerre. «L’Ukraine n’est pas le théâtre d’opérations le plus dangereux. Ce qui est arrivé était probablement inévitable. Mais que dire d’autres missions comme celles en Syrie, en Irak, en Afghanistan, où les risques sont innombrables et où nous sommes pris pour cibles», explique Paul*, un délégué sur le départ. Partout dans le monde, des dizaines d’humanitaires et de journalistes ont été kidnappés. Le CICR n’a pas été épargné, trois membres de son personnel sont retenus en otages. L’institution genevoise a choisi de rester discrète pour ne pas compromettre les négociations visant à leur libération.

Le secret entoure les actions du CICR. Même si l’organisation internationale basée à Genève communique plus qu’avant, la réserve reste de mise lorsqu’il s’agit de parler du fonctionnement de l’institution. Mais sous le couvert de l’anonymat, les langues se délient. «Avant de partir, on ne peut s’empêcher de penser à ces images de décapitation, aux récits horrifiants que les otages libérés font de leur captivité. Et on sait que l’on n’est pas à l’abri d’un kidnapping, ça me hante», explique Paul, qui vient de refuser une destination qu’il juge trop risquée: «Je ne partirai pas à n’importe quel prix, il y a des risques que je ne veux pas courir. Le Moyen-Orient, ce n’est pas pour moi.» Un refus, c’est le maximum. Il devra accepter la prochaine assignation, quelle qu’elle soit: «Je vis en couple, ma partenaire a son mot à dire, mais selon le pays, je démissionnerai.»

Pourtant, le CICR n’est pas la seule organisation internationale à déployer des équipes dans les zones de conflits. Parmi les ONG, et au prorata du nombre d’expatriés déployés sur le terrain, il a même été plutôt épargné. Comment expliquer, alors, que la sécurité soit devenue si problématique? Pour Vincent*, un ex-délégué, «le CICR a longtemps été protégé par sa réputation et considéré comme intouchable. Mais il tend à devenir une organisation humanitaire comme les autres et son personnel une cible comme les autres».

François* a une longue carrière de délégué derrière lui, les missions plus courtes qu’il effectue désormais lui permettent d’avoir un panorama de la situation et il réfute l’idée de conditions de sécurité qui se seraient affaiblies: «J’ai été chef de délégation, je sais combien la sécurité compte au CICR. Les principes clés restent les mêmes qu’avant. Mais le paradigme a changé: nous sommes beaucoup plus observés. Sur le terrain, nos moindres gestes peuvent être filmés par des passants munis d’un téléphone portable. Les images sont ensuite commentées ou instrumentalisées, postées sur les réseaux sociaux. Cette exposition constante à laquelle les médias contribuent génère du stress.»

L’évolution des risques – les expatriés sont de plus en plus souvent délibérément visés et les enlèvements se sont multipliés – a changé la perception que les humanitaires ont de leur mission: «Le kidnapping a toujours été une arme de guerre. C’était le cas durant la guerre civile libanaise, au Yémen ou dans le Caucase. Mais ce qui s’est aggravé, ce sont les conditions de détention et les mises à mort cruelles. En plus, les canaux de négociations avec les ravisseurs sont devenus plus confus ou manquent lorsque des groupes crapuleux ou mafieux sont en cause», consent François.

Gilles Carbonnier, professeur à l’IHEID et président du Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève, a constaté les mutations décisives pour les expatriés: «Le marché du kidnapping a explosé. Il y a dix ans, toutes organisations confondues, les accidents de la route constituaient le risque principal, aujourd’hui ce sont les enlèvements. Cette évolution est extrêmement néfaste et paralyse pour ainsi dire l’action humanitaire.» En Syrie ou en Irak, les otages sont mis dans un même sac. «Employé du CICR ou journaliste, seule la valeur marchande en relation avec la nationalité compte», ajoute le chercheur. Chaque événement tragique est l’occasion d’une remise en question, poursuit Gilles Carbonnier: «C’est extrêmement déstabilisant, même pour une institution aussi solide que le CICR.»

Les restructurations qui secouent le siège de l’organisation à Genève ne contribuent pas à rassurer les expatriés. La suppression de certains postes ou leur délocalisation prive les délégués de débouchés potentiels à Genève, même si, nuance Sacha*, «des postes pourraient être recréés». Un plan social d’une telle échelle, des dizaines de collaborateurs concernés, est une première au CICR, déplore Sacha: «L’organisation procède de manière froide et distante, sans égard pour les individus.» * Prénoms d’emprunt

«Il y a dix ans, les accidents de la route constituaient le risque principal, aujourd’huice sont les enlèvements»