Vous pensez avoir rendez-vous avec un danseur et vous tombez sur une momie. Vive, la momie! Idéalement proportionnée même, avec ses cuisses d’Hermès, ses épaules d’Achille. Michel-Ange aurait pu s’en inspirer. Ou Canova plus tard. Ils auraient apprécié les boucles d’archange de la créature. Mais elle vous tend la main, vigoureuse et fraternelle. Dans son studio à Genève, le chorégraphe et interprète Foofwa d’Imobilité s’enveloppe de bandes, comme à chaque fois qu’il reprend son Pina Jackson in Mercemoriam,hommage amoureux et drôle à Michael Jackson, Pina Bausch et Merce Cunningham, à l’affiche du Théâtre de Vidy, dans le cadre de Let’s dance, du 11 au 14 juin.

A priori, ces trois monstres n’étaient pas faits pour cohabiter dans une même enveloppe. Aucun lien de famille entre Michael Jackson, ce Peter Pan vampirique, Pina Bausch, cette pythie dans les ruines du siècle, et Merce Cunningham, ce mage au visage nuageux qui, dans son studio new-yorkais, demandait à ses interprètes des enchaînements inouïs. Alors, certes, Michael Jackson, ses chapeaux brigands et ses semelles lunaires auraient pu figurer dans une pièce mélancolique de Pina Bausch. Mais pour le reste, difficile de les imaginer devisant au bar du quartier. Tout ça, on se le dit pendant que Foofwa d’Imobilité tire sur une bande; le geste est précis, routinier. On ne devient pas momie sans un minimum de savoir-faire. «Ils sont morts à quelques semaines d’intervalle à l’été 2009, c’est cette coïncidence qui m’a donné l’idée du spectacle. Je l’ai conçu en deux jours ici même, comme un jeu. L’idée était toute simple, elle vient de La Divine Comédie de Dante. Je suis comme le poète, je rends visite aux morts. Ça explique ma tenue.»

Farce et attrape

Pina Jackson in Mercemoriam est une pièce-miroir. Ce qui s’y reflète, ce sont des fantômes, c’est aussi son auteur. Tout Foofwa d’Imobilité s’y retrouve. Sa virtuosité d’enfant prodige, fils de la danseuse étoile Beatriz Consuelo et du danseur Claude Gafner passé photographe après sa carrière. Son goût du show qu’il n’a pas appris au sein de la Merce Cunningham Dance Company, l’une des troupes les plus fascinantes du XXe siècle où il s’épanouit entre 1991 et 1998. Son sens de la farce et de l’attrape qui relève chez lui de l’énergie vitale. Vite, une blague. Voyez-le face à ses miroirs, en une fraction de seconde il est Michael Jackson: un cri de poule égorgée, une main orageuse sur le bas-ventre et le tour est joué.

«Je est un autre» ne relève pas de la tocade rimbaldienne chez Foofwa d’Imobilité. C’est un toboggan. Il s’abandonne à la pente et dévale. «Pas besoin de lire une bibliothèque pour incarner Michael ou Pina. On pense que c’est difficile pour un danseur de contrefaire une figure de la pop culture. Or toute notre pratique consiste à imiter le chorégraphe. La panoplie gestuelle de Michael Jackson comprend une petite dizaine de mouvements reconnaissables, le moonwalk, évidemment, la main sur le sexe aussi. Ce qu’on découvre en reproduisant ses postures, c’est combien sa sexualité est colérique, tout le contraire de ce que disent ses chansons. Pina, elle, est aux antipodes. Pensez à une pièce comme Café Müller. Tout chez elle est de l’ordre de l’introspection. Cela s’exprime par le haut du corps, par une attention aux bras et au visage, par un torse qui alterne vitesse et lenteur pour marquer l’impact d’un sentiment. Les jambes comptent peu dans cette représentation de l’intime.»

Un masochisme éclairé

Et Merce Cunningham, ce chorégraphe qui efface la psychologie, dissocie la musique et le mouvement – conçus séparément –, chasse l’illusion lyrique ? N’est-il pas plus ardu de se fondre dans celui qui a été un maître ? «C’était un personnage d’une extrême politesse, distant avec ses interprètes, comme s’il se méfiait de ce qu’ils pouvaient lui demander, une faveur, un rôle plus en vue. J’avais 20 ans, une technique que j’avais développée au Ballet de Stuttgart, et je lui donnais tout. C’est fou, ce qu’il arrivait à obtenir de nous, ça commençait par quelque chose de simple, puis ça devenait d’une incroyable complexité. Quand il bougeait encore, avant la quasi-immobilité des dernières années, il donnait l’impression d’avoir vingt bras. Un poulpe. Sa danse, elle, est formelle, à la limite de l’ennui, et exploratoire. Elle ouvre sur un corps multiple.»

Dans Pina Jackson in Mercemoriam, l’artiste réactive la mémoire d’une époque. Ses bandes rappellent que les blessures sont consubstantielles à son métier, que le dépassement de soi – sa loi - est un masochisme éclairé. Elles suggèrent aussi que les survivants sont par nature les fantômes de ceux qu’ils ont aimés. Funèbre? Oui, mais sur le mode hilare d’une danse macabre. La momie du spectacle porte le nom de Danze Alighieri. Elle est bavarde comme l’acteur Roberto Benigni, toquée comme Michael, aimante comme Pina. «Imiter, c’est entrer dans un corps étranger et en sortir avec beaucoup d’informations. L’imitation relève de l’amour.» Ce roman de la momie est plein de cadavres exquis.

Musing. Me 11 et je 12 juin à 21h.

Pina Jackson in Mercemoriam. Ve 13 et sa 14 juin.

Lausanne, Théâtre de Vidy, (rens. 021619 45 45, www.vidy.ch).