Le Temps: Quel rôle jouent dans la crise actuelle les modes de rémunération en vigueur dans la finance?

Gaël Giraud: Ils ont une part de responsabilité, mais elle est complexe à identifier. Ce qui a transformé la crise hypothécaire des «subprime» aux Etats-Unis en un séisme planétaire, c’est essentiellement la chaîne de la titrisation, c’est-à-dire la transmission des créances à d’autres marchés financiers. Or le type de rémunération des opérateurs financiers, en place depuis une vingtaine d’années, facilite la prise de risque à court terme. Il les a incités à construire des instruments financiers complexes dans lesquels ils ont dissimulé des titres pourris, en se disant que si la banque devait exploser un jour, cela se produirait plus tard. Entre-temps, ils auraient touché leur bonus. Ce mode de rémunération de l’aristocratie des traders est très pousse-au-crime.

– Les stock-options ont-elles aussi conduit à ce genre de dérives?

– Il se produit une focalisation de l’opinion publique sur les stock-options, devant la dérive des rémunérations dont ont pu bénéficier les cadres supérieurs de certaines institutions. Mais ce n’est pas directement responsable de la crise financière. Cela dit, lorsqu’un patron gagne 1000 fois plus que certains de ses salariés, ce n’est plus acceptable socialement. Il y a cinquante ans, les écarts de rémunération n’étaient que de 1 à 50. Il se produit une prise de conscience brutale de ces inégalités.

– A Londres, le G20 a demandé au Conseil de la stabilité financière d’aligner les rémunérations de la finance sur le risque pris. Cela va-t-il dans la bonne direction?

– Oui, mais le G20 ne va pas assez loin. Il faut redonner tout son droit au département de contrôle des risques. L’évaluation est faite par des seconds couteaux, pour la plupart, et qui ne rêvent que de rejoindre les rangs de ceux qu’ils surveillent, parce qu’ils y seront payés dix à quinze fois plus.Ils ont tout intérêt à faire preuve de bienveillance.

– Faut-il donc payer tout le monde de la même manière?

– Non, mais il faut réduire les écarts. On pourrait aussi imaginer des roulements. Que les opérateurs du «front» passent aussi au contrôle («back»).

Ensuite, et ce n’est pas traité par le G20, les normes internationales comptables (IFRS) jouent un rôle dans la déresponsabilisation des acteurs financiers. Ces normes ont passé à la trappe un principe élémentaire, celui de la prudence. Ce dernier veut qu’on comptabilise les pertes anticipées, mais pas un profit qui n’a pas été perçu. Or cela a un impact sur le calcul des bonus qui tient compte du rendement anticipé des opérations passées par les traders.

– A ce propos, vous proposez dans votre livre la création d’un compte individuel, sur lequel sont bloqués les bonus un certain temps. Comment cela fonctionne-t-il, et si le courtier quitte la banque?

– Aucun bonus n’est versé tant que les opérations ou produits qui les ont générés ne sont pas arrivés à terme. Que l’opérateur soit encore dans la banque ou pas ne change rien. Cela permettrait en revanche de freiner le taux de rotation dans les salles de marché des banques. Car aujourd’hui, beaucoup de traders ont un comportement prédateur; ils passent de banque en banque, sans se soucier des conséquences de leurs actions passées.

– Qui doit changer les règles? Les banques elles-mêmes, le législateur, les actionnaires…

– Il existe des codes de bonne conduite, dont les chefs de la conformité («compliance officers») sont supposés en vérifier l’application. Il faudrait a minima y inclure le mode de formation des bonus. Mais il faut aller beaucoup plus loin. Les actionnaires devraient avoir leur mot à dire. Ce devrait être un des critères de l’investissement socialement responsable. Enfin, en dernier recours, si la profession bancaire ne revient pas à plus de raison, ce qui risque d’être le cas, on pourrait imaginer que l’autorité publique s’en mêle en imposant des taxes spécifiques sur les rémunérations des opérateurs financiers.

*«20 propositions pour réformer le capitalisme», sous la direction de Gaël Giraud et Cécile Renouard, Editions Flammarion, mars 2009.