A catastrophe incommensurable, réponse massive. L’assistance aux survivants du séisme qui a dévasté Haïti, à tout juste 1000 km de Miami, est une cause nationale aux Etats-Unis. «Nous devons mobiliser tous les éléments de notre capacité nationale, a déclaré jeudi le président Barack Obama. Notre diplomatie et notre assistance au développement, notre puissance militaire et, plus important encore, notre compassion.» Il a décrété Haïti «une priorité absolue».

Les moyens que Washington s’apprête à employer sont sans commune mesure avec ceux mis à disposition par le reste de la planète, pourtant considérables. Des navires-hôpitaux, des porte-avions, des avions militaires et des hélicoptères ont déjà été ou seront envoyés envoyé dans la région. Le déploiement en hommes s’annonce lui aussi colossal. «Il devrait y avoir ­entre 9000 et 10 000» soldats sur place dans les prochains jours, a annoncé l’amiral Michael Mullen, chef d’état-major interarmées.

«Les Etats-Unis n’ont pas d’autre choix que de s’impliquer lourdement à Haïti pour le long terme. La gravité de l’urgence impose une telle attention», estime Michael Shifter, vice-président d’un groupe de réflexion sur le dialogue interaméricain, à Washington. «Ils sont la puissance géographiquement la plus proche d’Haïti. Il aurait été extrêmement choquant qu’ils ne se mobilisent pas», ajoute Nicole Bacharan, spécialiste des Etats-Unis.

L’urgence et la compassion, certes. Mais ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis s’intéressent aussi ostensiblement à leur voisin caribéen. Alors qu’une force de stabilisation des Nations unies (Minustah) de 9000 hommes est déjà présente en Haïti, le dispositif ­hypermilitarisé de Washington exhume «la question des relations très inégales entre les Etats-Unis et Haïti», selon l’historien Christophe Wargny. Une relation d’Etat prépotent à Etat dominé, tressée par à-coups au fil des siècles. En 1915 déjà, les Etats-Unis décident de rétablir l’ordre à Haïti. Ils veulent y installer la démocratie; ils ont aussi des intérêts économiques à y préserver. Ils y resteront jusqu’en 1934. En 1994, ce sont aussi eux qui interviennent – «19 000 hommes quand il n’en aurait pas fallu plus de 500», note Christophe Wargny –, pour rétablir Aristide à la présidence, trois ans après le coup d’Etat militaire qui l’a déposé. C’est encore la main américaine que l’on suspecte, cette fois dans des circonstances plus équivoques, d’avoir poussé à la «démission» le même Aristide, dont le régime à bout de souffle est incapable d’endiguer une insurrection potentiellement explosive en 2004.

Ces épisodes ont engendré «un sentiment ambivalent à Haïti. A l’exception de l’oligarchie, on est à la fois contre cette puissance américaine qui dicte sa loi, mais en même temps c’est le pays dans lequel on émigre», poursuit Christophe Wargny. Plus d’un million d’Haïtiens ­vivent aux Etats-Unis, la plupart en Floride ou à New York, comme Maude Leblanc, employée du Haïti Progrès, un journal de gauche, tendance bolivarienne. Elle n’a pas encore digéré l’éviction d’Aristide en 2004 et, pour elle, «sous couvert de générosité, les Etats-Unis ont de nouveau le champ libre pour faire ce qu’ils ont déjà fait dans le passé: occuper Haïti».

«Ce n’est pas le moment de poser la question», d’un agenda américain caché, rétorque Monesty Junior Fanfil, lui aussi Haïtien et spécialiste des opérations de maintien de la paix. «Nous sommes confrontés à une catastrophe naturelle. L’aide de tout un chacun est la bienvenue.» Ou alors, si Washington a des arrière-pensées politiques, elles sont plus terre à terre, soupèse Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS à Paris: «Prix Nobel de la paix, Obama est un président en guerre (Afghanistan, Yémen). Il avait besoin de montrer des forces de paix. Nous sommes en pleine opération médiatico-politico-humanitaire.»

Or, c’est précisément l’aspect humanitaire du dispositif américain qui préoccupe Philippe Ryfman, professeur à la Sorbonne. «La première phase d’extrême urgence, celle de la désincarcération des corps, nécessite des moyens lourds. Elle est de la compétence des unités de sécurité civile et donc des Etats, c’est incontestable, explique ce spécialiste des questions humanitaires. Mais dès la semaine prochaine, c’est la deuxième phase qui débute, celle de l’assistance multiforme (eau, abris…), dont les experts sont les acteurs non gouvernementaux et les agences onusiennes.» Quel va être le rôle des milliers de soldats américains pendant cette phase? se demande Philippe Ryfman. «Vont-ils se déployer dans les rues de Port-au-Prince pour assurer la sécurité des entrepôts des Nations unies menacés de pillage? Mais sous quel mandat?»