Ils étaient partis faire une course, ou bien ils étaient en train de dîner, chez eux. Soudain, les forces de l'ordre ont surgi et les ont arrêtés. Depuis, personne ne les a jamais revus. Dans l'Etat himalayen du Cachemire indien, théâtre d'une sanglante insurrection séparatiste qui a fait plus de 44000 morts depuis 1989, ils sont surnommés les «disparus». Leur point commun? Vivre dans une région où un demi-million de soldats indiens sont déployés pour contrer des groupes séparatistes armés qui mêlent pro-islamistes, insurgés locaux et fedayins infiltrés depuis le Cachemire pakistanais. La portée des enjeux, doublée de l'arme nucléaire détenue par l'Inde et le Pakistan, a exacerbé les tensions stratégiques. Et la nervosité d'une armée indienne qui ignore, pour la circonstance, le respect des droits de l'homme.

Tortures, détentions arbitraires, exécutions, viols

A Srinagar, la capitale du cachemire indien, l'avocat Pervez Imroz a été le premier à briser le silence qui pèse sur les exactions perpétrées contre la population à majorité musulmane. «De 8000 à 10000 civils ont disparu au Cachemire, affirme-t-il. Dans les années1990, les exactions de l'armée indienne étaient régulières: tortures, détentions arbitraires, exécutions, viols.» Dès 1992, Pervez Imroz a ainsi répertorié les «disparitions» des civils, avant de fonder l'Association pour les parents des personnes disparues (APDP). A cette époque, deux de ses collaborateurs sont assassinés. Mais l'avocat, qui a lui-même manqué d'être tué à quatre reprises, ne cède pas. Son travail lui a valu, en 2006, le Prix international des droits de l'homme Ludovic-Trarieux, une récompense qu'il ne peut aller recueillir en France, faute de passeport renouvelé.

De leur côté, les autorités indiennes ont admis la disparition de 3931 hommes; le chiffre a été rabaissé à 693, puis à... 111. Avec un sous-entendu clair: les disparus seraient des rebelles ayant rejoint le Cachemire pakistanais et les camps des séparatistes armés. Et si des cadavres sont retrouvés, New Delhi assure alors qu'il s'agit de «terroristes étrangers», venus du Pakistan.

«Depuis cinq ans, grâce à une accalmie et un dialogue indo-pakistanais, les disparitions ont beaucoup diminué (ndlr: une cinquantaine de cas répertoriés en 2007), souligne l'avocat. Mais les exactions perdurent tout autant. Il y a ces villageois envoyés en émissaires lorsque l'armée redoute la présence de mines ou d'insurgés... Viols, tortures, arrestations sommaires et passages à tabac restent constants. C'est un peuple entier qui est traumatisé.» Les impacts du conflit sur la population sont certes énormes: 40000 orphelins, 20000 veuves, 230000 handicapés et 5000 suicides. Preuve des traumatismes, l'hôpital psychiatrique de Srinagar fait salle comble, et même les troupes postées au Cachemire essuient un taux de suicide élevé.

Aux disparitions s'ajoute le recours à la torture, qui, d'après l'ADPD, aurait été pratiquée sur plus de 200000 hommes. «N'importe qui peut être arrêté et torturé, dénonce M.A. Qayoom, cet autre avocat qui a eu accès aux prisons. Dans les centres d'interrogatoire de la police, les pratiques barbares continuent: coups de bâton, chocs électriques, simulations de noyade, etc. Dans les prisons, les conditions sont déplorables: isolement, absence de soins médicaux, sévices et privations.»

Charniers

Idris, un rescapé de 30 ans, se souvient de son arrestation: «Les militaires me faisaient rouler des barres de fer sur les jambes et me frappaient avec un bâton. Les coups étaient si forts qu'ils faisaient sortir le sang par les pores de la peau. J'ai été attaché durant des jours, sans pouvoir aller aux toilettes ni manger. Je pensais que j'allais mourir.»

En mars 2008, Pervez Imroz a mis en lumière la preuve des disparitions, au point d'en inquiéter le Parlement européen qui a réclamé une enquête. Dans le secteur frontalier d'Uri, autour d'un camp militaire, les soldats s'étaient en effet débarrassés des civils exécutés en chargeant les villageois de les enterrer. Durant des années, les villageois ont obéi en silence. Jusqu'au jour où certains ont commencé à parler. L'équipe de Pervez Imroz a pu alors identifier entre 940 et 1000 cadavres, répartis dans des tombes anonymes ou des charniers. «Et le Cachemire compte 200 camps militaires», s'indigne l'avocat. Aujourd'hui, l'activiste possède des informations concernant 3000 à 4000 autres fosses. Mais, après avoir été la cible d'une tentative d'assassinat en juin, il travaille désormais confiné dans ses minuscules bureaux. Face à lui s'entassent de volumineux dossiers mentionnant des milliers de noms qu'il s'est juré de ne pas laisser sombrer dans l'oubli.