En 1997, au beau milieu de la Navarre, au nord de l'Espagne, la police arrête un groupe d'ouvriers agricoles pour «collaboration terroriste». A l'époque, le terrorisme islamiste ne faisait guère la une des journaux du pays, et personne ne prête vraiment attention à ce coup de filet. On s'intéresse encore moins à l'un d'eux, un homme trapu de 32 ans, mince, timide, la tête toujours baissée. Il porte un léger collier de barbe. Il s'appelle Allekema Lamari. Le 3 avril 2004, près de Madrid, il atteindra une macabre célébrité en se donnant la mort, avec six autres terroristes. Allekema Lamari faisait partie des «têtes pensantes» de la cellule opérationnelle qui, quelques semaines plus tôt, un fameux «11 mars», 911 jours après l'attentat du World Trade Center, allait perpétrer le plus grand massacre survenu en Espagne depuis la guerre civile. En gare d'Atocha, en plein Madrid, à 7 h 40, dix bombes allaient éventrer quatre trains de banlieue, tuer 191 personnes et en blesser 1900. Des victimes qui se rendaient au travail, en majorité des employés de bureau, des étudiants, des ouvriers et des immigrants de toutes nationalités.

A priori, Allekema Lamari n'a pas le profil type des islamistes qui ont perpétré la tuerie d'Atocha. Il est Algérien, alors que la majorité des treize supposés poseurs de bombe, résidant en Espagne depuis des années, sont d'origine marocaine. Il est un «loup solitaire», que personne n'a jamais vu avec une fiancée ou même une amie. En revanche, l'essentiel des membres de la cellule opérationnelle du «11-mars», eux, sont mariés avec des Espagnoles qui acceptent de se convertir à l'Islam et de porter le voile. Tout comme Mohammed Atta, l'un des pilotes kamikazes des tours jumelles de New York, Lamari est obsédé par sa virginité. Autre de ses particularités: il intégrera tard le groupe qui, à partir de la fin des années 90, fréquente des locaux musulmans (bars, restaurants, salons de coiffure…) de Lavapies, ce quartier cosmopolite de Madrid où a mûri et pris forme l'idée de «faire un gros coup contre les infidèles» dans la capitale espagnole. Pour autant, Lamari sera un élément clé des attentats, l'un des instigateurs les plus virulents, l'un de ceux qui, au fond, auront le plus pesé pour mettre à exécution le massacre du 11 mars.

Long séjour en prison

Si Lamari arrive tard, c'est qu'il aura passé un long séjour derrière les barreaux. Retour en Navarre, ce jour de 1997 où il est «pris» des armes à la main. Il est alors mis en prison préventive. Dans divers pénitenciers de Madrid ou Valence, cet homme pudique, extrêmement réservé, ne parle avec personne, ne se confie jamais. D'ailleurs, depuis son arrivée à Alicante (côte est) en 1992, en provenance d'Oran, Lamari n'a commis aucun faux pas et «ne s'exprime que par monosyllabes», disent les enquêteurs. En prison, il confie juste à certains proches qu'il a un «projet», sans autres précisions. A la différence d'autres membres de la «cellule» des attentats, il n'a jamais touché à la drogue ou à l'alcool. Il rejetait «toute influence occidentale», dira le rapport de police. En juin 2001 a lieu son procès. Les juges le condamnent à 14 ans de prison pour «appartenance à organisation terroriste et falsification de documents». Un an plus tard, la justice commet une erreur colossale qu'on peine encore à s'expliquer: l'Audience nationale, à Madrid, estime que le prisonnier a purgé sa peine… et le laisse libre. Lamari prend la fuite et brouille les pistes. En juillet 2003, la justice lance un mandat d'arrêt contre lui. Interpol le cherche en Europe, mais Lamari, semble-t-il, demeure en Espagne.

La «cellulle de Lavapies»

A en croire son ami syrien Safwan, commerçant à Valence, il est devenu paranoïaque après la prison. «Il ne se fiait à personne et observait toujours des mesures de sécurité drastiques.» En septembre 2003, Lamari s'installe à Madrid. Il prend alors contact avec la «cellule de Lavapies» et avec le Tunisien Serhane Ben Abdelmajid, que les enquêteurs considèrent comme «le cerveau du 11 mars». Entre les deux, le courant passe. Ils sont aussi religieux l'un que l'autre. Marisa, une aubergiste qui avait hébergé Lamari en Navarre, témoignera: «Il me disait que sa religion était la meilleure, il ne parlait que de ça.» Tout comme Serhane, Lamari divise le monde entre «musulmans» et «infidèles». Tout comme lui, il ne jure que par le djihad (la guerre sainte). Le 18 octobre 2003, les deux islamistes voient la diffusion d'une vidéo de Ben Laden, dans laquelle, pour la première fois, le leader terroriste menace l'Espagne pour son «engagement en Irak». D'après la police, c'est ce qui décide les deux hommes à perpétrer un attentat à Madrid. Serhane fixe la date symbolique du 11 mars, trois jours avant les législatives. Lamari, lui – selon les enquêteurs –. a l'idée d'attaquer des trains de banlieue. Peu après l'attentat contre la discothèque de Bali, il aurait confié à son ami Safwan: «Comme c'est facile de faire du mal!»

La ferme de Chinchon

En janvier 2004, Lamari s'installe avec Serhane et les autres dans une ferme de Chinchon, au sud de Madrid, qui servira pour préparer les bombes de l'attentat. Les services secrets (le CNI) savent alors qu'il est dangereux, ils le cherchent partout – mosquées, cabines téléphoniques, postes… –, mais Lamari a le don de ne laisser aucune trace. Le 8 mars, soit trois jours avant le massacre d'Atocha, il appelle Safwan au téléphone et lui dit: «Comment allez-vous mes frères? Priez pour moi. Qu'Allah me protège!» Le jour fatidique, Lamari faisait-il partie des treize poseurs de bombes dans les quatre trains de banlieue de la ligne Alcala de Henares-Atocha? Un an après, la police n'en est pas certaine. Même si, à en croire certains témoignages, il y a de bonnes chances de le penser. Ce qui est sûr, c'est que le samedi 3 avril, Lamari, Serhane et cinq autres terroristes se sont réfugiés dans un appartement de Leganes, une grosses ville du sud de Madrid, et préparent un autre attentat. Mais ils sont cernés par les hélicoptères de la police et par une unité d'élite. Main dans la main, ceints d'explosifs, ils se livrent à un suicide collectif qui tue un policier. Le 27 mars, Lamari avait confié à son ami Safwan: «Nous nous verrons au ciel. Car, moi, en tout cas, ils ne me prendront pas vivant!».