Royaume-Uni 

Pour 1,2 milliard de francs, Theresa May s’achète une majorité parlementaire

En échange de soutien financier, la première ministre britannique a trouvé un accord électoral avec le Parti unioniste démocrate nord-irlandais

Après deux semaines d’âpres négociations, Theresa May a obtenu un sursis politique. La première ministre britannique a passé lundi un accord électoral avec le Democratic Unionist Party (DUP), un parti d’Irlande du Nord. Celui-ci lui garantit d’apporter les voix de ses dix députés à la Chambre des communes pour tous les votes clés: le budget, les éventuelles motions de défiance, le programme de gouvernement… De quoi apporter à Theresa May une majorité absolue à la chambre basse.

Un jeu d’équilibrisme jugé trop risqué

En échange, Londres met la main à la poche. Le gouvernement britannique s’engage à débloquer un milliard de livres (1,2 milliard de francs) pour les deux prochaines années. Soit cent millions de livres pour chacun des députés du DUP, qui auront fait payer cher leur soutien. Pour l’Irlande du Nord, une province de 1,8 million d’habitants, dont le budget annuel tourne autour de 11 milliards de livres, la somme est conséquente.

Depuis son demi-échec lors des élections législatives du 8 juin, Theresa May est une «mort-vivante», selon l’expression de George Osborne, l’ancien chancelier de l’Echiquier devenu son pire ennemi. Les conservateurs ont 218 députés, ce qui en fait le premier parti du Royaume-Uni, mais pas assez pour obtenir la majorité absolue, à 226. La première ministre aurait pu survivre sans l’accord avec le DUP, parce que l’opposition est morcelée, que les sept députés du Sinn Fein ne siègent pas aux communes, et que le «speaker» ne vote pas. Mais le jeu d’équilibriste était jugé trop risqué. A la moindre rébellion de ses propres députés, Theresa May risquait la chute. Avec cet accord formel, détaillé sur trois pages, elle gagne du temps.

Le jeu n’en est pas moins très risqué. L’Irlande du Nord n’est pas une région comme une autre. Elle a été secouée pendant trente ans par une guerre civile larvée, qui a fait 3500 morts. Depuis les accords du Vendredi Saint de 1998, les armes se sont tues et, depuis une décennie, le pouvoir se partage entre Républicains (qui veulent faire partie de la République d’Irlande) et Unionistes (qui veulent rester dans le Royaume-Uni). Mais l’équilibre demeure fragile. Depuis six mois, il n’y a plus de gouvernement en Irlande du Nord, le Sinn Fein (républicain) et le DUP (unioniste) ne se faisant plus confiance.

La crainte d'une lente érosion de la confiance


Traditionnellement, Londres et Dublin jouent les entremetteurs entre les deux camps, pour les pousser au compromis. L’accord entre les conservateurs et le DUP risque de remettre en cause le rôle neutre du gouvernement britannique. John Major, l’ancien premier ministre britannique (1990-1997), qui a entamé le processus de négociations en Irlande du Nord, est d’ailleurs sorti de sa réserve pour fermement s’opposer à la décision de Theresa May. «Je suis inquiet de cet accord, j’ai des réserves», avertissait-il le 13 juin. Il rappelle que la paix en Irlande du Nord «n’est pas certaine». Non qu’il prévoie un soudain retour de la violence, mais plutôt parce qu’il craint une lente érosion de la confiance, qu’il a fallu trois décennies pour établir. Dans leur accord, le DUP et le gouvernement britannique rappellent cependant leur soutien aux accords du Vendredi Saint et assurent que le processus n’est pas remis en cause.

Les positions ultra-conservatrices du DUP font aussi grincer des dents. Né d’une église presbytérienne dissidente, le parti est opposé à l’avortement et au mariage homosexuel. Dans les années 1970, son fondateur, Ian Paisley, aujourd’hui décédé, avait lancé une campagne pour «sauver l’Ulster de la sodomie».

Les discussions ont cependant été avant tout financières. L’Irlande du Nord décroche notamment 200 millions de livres pour des projets d’infrastructure, y compris un projet à Belfast pour désengorger un gros nœud routier; de l’argent est aussi débloqué pour l’installation de l’internet haut débit dans les régions reculées de la province; la santé, l’éducation, l’aide aux plus pauvres sont aussi citées dans l’accord.

Un geste envers les agriculteurs

Le DUP a également poussé Theresa May à faire un geste envers les agriculteurs. Jusqu’à présent, celle-ci s’était seulement engagée à conserver des versements équivalents à ceux de la politique agricole commune jusqu’en 2020. La date est désormais poussée à 2023. A condition, bien sûr, que la première ministre soit encore à son poste à cette date. Car si le DUP est désormais à ses côtés, elle risque de perdre le soutien de ses propres députés conservateurs à tout moment.


Les Européens du Royaume-Uni au cœur du débat

Londres propose de garantir les droits de résidence des Européens présents depuis cinq ans outre-Manche. Mais des désaccords et des zones d’ombre subsistent

Un an et trois jours après le vote sur la sortie de l’Union européenne, le Royaume-Uni a publié lundi sa première proposition détaillée pour mettre en place le Brexit. Elle concerne les 3 millions de ressortissants européens, y compris les Suisses, qui vivent outre-Manche. «Nous voulons que vous restiez», a lancé Theresa May à la Chambre des communes. La première ministre britannique promet «qu’aucune famille ne sera divisée» et que le processus administratif sera «aussi réduit et léger que possible».

Concrètement, selon sa proposition, tous les ressortissants européens qui vivent au Royaume-Uni depuis cinq ans pourront bénéficier d’un nouveau statut de résident permanent («settled status»), qui permettra de conserver tous les droits actuels (droit de résidence, de couverture santé, de retraite, d’allocations sociales…).

D’importants points de désaccord n’en demeurent pas moins entre Londres et Bruxelles. Le principal concerne la juridiction qui sera compétente en cas de litige. Bruxelles souhaite qu’il s’agisse de la Cour de justice de l’UE. Londres l’exclut explicitement, dès la page 2 du document présenté lundi. En revanche, Theresa May laisse la porte ouverte à la création d’un tribunal d’arbitrage ad hoc, dont la forme exacte reste à déterminer.


Le leader de l’opposition à l’offensive

La proposition de Londres repose sur deux conditions. La première est que la réciprocité soit assurée pour les Britanniques qui vivent dans l’UE ou en Suisse – des négociations parallèles entre Londres et Berne doivent débuter sur le sujet. La seconde est qu’un accord complet soit trouvé sur le Brexit. Le sort des ressortissants européens n’est qu’un des dossiers de la procédure de «divorce» entre Londres et Bruxelles, qui comprend de nombreux autres sujets. Tant que l’ensemble n’est pas conclu, les promesses sur les ressortissants européens resteront lettre morte.

«Ce n’est pas une offre généreuse, mais la preuve que (Theresa May) utilise les gens comme une monnaie d’échange», accuse Jeremy Corbyn, le leader de l’opposition travailliste. Lui prône une garantie unilatérale du Royaume-Uni vis-à-vis des 3 millions d’Européens. (E. A.)

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