Le «choc» de ce jour en est un stricto sensu, puisqu’il marque le début, brutal, de la Grande Dépression, la plus grave crise économique qu’ait connue le XXe siècle. Le fameux krach de 1929. Qui eut plus précisément lieu à la bourse de New York, entre le jeudi 24 et le mardi 29 octobre. Soit six jours de panique, dont trois ont hérité de surnoms historiques: «jeudi noir», «lundi noir» et «mardi noir». Qu’en dirent alors le Journal de Genève (JdG) et la Gazette de Lausanne (GdL)?

Dès le 25 octobre, le premier fait état d’«une panique à la Bourse de New York» après «une journée très mouvementée». A ce stade, on sait seulement que «des cours diminuèrent en peu de temps de 50 dollars» et que «l’énervement s’accroissait de minute en minute et fut encore accru par l’insuffisance des installations techniques pour faire face au débordement des transactions». Il faut dire que ce jour-là, elles «ont porté sur 12 881 000 actions», alors que le record se montait jusque-là à «environ six millions». Plus du double du quotidien ordinaire, donc: c’est ce que la GdL appelle un «malaise» dans un petit titre, tout en se référant à un article du Daily Express qui écrit pourtant déjà que «les Etats-Unis traversent la plus grave crise financière qu’ils aient connue depuis 1907» et qu’«on estime à 50 000 le nombre des petits spéculateurs» d’ores et déjà «ruinés».

Le lendemain, dans le JdG, on ne parle plus de malaise mais carrément de «lessivage» et de «débâcle». «C’est bien l’affolement, dit-il, car toutes les valeurs sont atteintes.» De plus, «notre marché accuse le coup»: les secousses de Wall Street sont ressenties jusqu’à la Bourse de Genève. Dans son édition dominicale, le quotidien y revient dans son «Bulletin financier» et dans sa «Semaine monétaire». Il est frappé par la «généralité» de «la crise boursière actuelle», par «son caractère» désormais «international», juge-t-il, par «l’atmosphère de pessimisme dans laquelle elle se déroule». Mais «c’est qu’elle est l’aboutissement logique de cet autre phénomène universel que fut la mentalité de haute spéculation qui a caractérisé l’après-guerre». Et depuis quelque temps, la courbe se précipite «avec une accélération aussi imprévue que saisissante», puisque «New York est longtemps resté à part, poursuivant, au milieu d’indéniables conditions de prospérité, une ascension invraisemblable». Résultat des courses: c’est New York «qui a amené dans le monde financier l’enchérissement de l’argent, l’étroitesse de crédit, la paralysie des marchés de valeurs». Les termes qui reviennent au fil des lignes? «Décomposition», «déliquescence»… Et d’en conclure que «le cycle de la dépression boursière est bien mondial», même si – maigre compensation – «le mouvement de rapatriement de capitaux européens engagés jusqu’ici à New York continue. Ces capitaux ajoutés aux fonds libérés par la bourse ont provoqué une certaine détente sur le marché de l’argent. Dans ces temps de bouleversements et de déceptions, cet allégement constitue un fait heureux.»

Après un week-end forcément plus calme, les deux journaux du lundi sont totalement muets sur cette affaire. Comme ceux du mardi, d’ailleurs, qui font leurs titres principaux sur la mort du prince de Bülow, qui fut chancelier impérial allemand de 1900 à 1909. Mais en date du mercredi 30 octobre, comme la Gazette de Francfort, le JdG parle d’un jeudi et d’un lundi noirs dans sa page «La vie économique et financière». Il «emprunte» au journal allemand un «petit tableau» chiffré qui illustre «mieux que de longues phrases l’allure tourmentée de la bataille où le sinistre «sauve-qui-peut» retentit dans la première phase et l’effort désespéré de la garde – l’intervention des Banques – arrêta la déroute dans la deuxième». Mais de toute manière, poursuit le quotidien, ce «jour absolument néfaste à New York» ne s’explique pas: «Tout au plus peut-on dire que le public américain manque tout à fait de tradition et d’éducation financière et se montre aussi incapable de résister à l’emballement à la baisse qu’à l’emballement à la hausse.» Ce brin de Schadenfreude entre les lignes s’explique sans doute par le fait que, dans ce monde non encore globalisé, «depuis environ deux ans que les capitaux s’en allaient par tous les canaux possibles vers New York, prétendent les «Nouvelles financières», le retour s’accomplit bon train maintenant». Pas d’effet immédiat en cascade, donc, après cette journée où, précise la GdL, «à la clôture, les dix valeurs les plus importantes avaient perdu ensemble 1 454 800 000 dollars»! Ce qui entraînera, prédit-elle, «la ruine d’un très grand nombre de capitalistes». D’où la fermeture du Stock Exchange les vendredi et samedi suivants pour «permettre, annonce-t-elle non sans euphémismes, aux agents de change et aux banquiers de mettre à jour le travail qui s’est accumulé depuis une semaine»…

Le terme «krach» apparaît enfin, dans la GdL du 31, laquelle titre qu’il a des «conséquences navrantes». Par exemple, un marchand de charbon de Rhode Island «est tombé raide mort en lisant sur les appareils télégraphiques le détail de la baisse d’hier. Un agent de change de Kansas City, qui a fait des pertes considérables, a tenté de se suicider en se tirant un coup de revolver. A New York, un important négociant en tabacs, qui avait fait des spéculations considérables sur la Bourse, est tombé d’une fenêtre d’un dixième étage dans des conditions qui font croire à un suicide. Les bureaux des agents de change sont assiégés par des spéculateurs malheureux qui, en apprenant qu’ils ont tout perdu, se répandent en injures ou éclatent en sanglots.» Malgré cela, «les journaux sont optimistes» et l’on a en général l’impression «que Wallstreet a supporté la plus terrible tempête de son histoire avec une constance louable». Le JdG du même jour, lui, pense en revanche que «l’avenir s’assombrit terriblement à New York». Et que les conséquences sont pour l’heure «incalculables». Car «on ne renverse pas brusquement le mouvement de tout un pays lancé à toute vitesse, sans que l’armature tout entière ne craque» – on est déjà dans un risque systémique. Donc «des ruines définitives ont lieu, un abaissement du standing de vie de beaucoup de gens; de répercussion en répercussion, c’est le commerce atteint, c’est l’industrie du luxe touchée, car c’est le pouvoir d’achat diminué, c’est la sous-consommation développée. C’est toute l’économie du pays, c’est tout son actif social qui est en jeu.»

Une correction s’impose, c’est peu de le dire: voilà les bourses «ramenées violemment à une meilleure conception des rapports entre les finances et les affaires», semble se réjouir le quotidien genevois. Qui ne s’inquiète pas trop des effets de «la déflation du marché de New York et surtout [de] la rapidité avec laquelle le boom américain se liquide»: les bourses européennes pourraient bien profiter, «ultérieurement, des conséquences favorables, ne serait-ce qu’en leur apportant les moyens monétaires qui leur font besoin, tout au moins pour la plupart d’entre elles. Toutes sont à leur niveau le plus bas de l’année; bien entendu, ce n’est pas encore le redressement bien prochain, mais maintenant qu’elles peuvent respirer plus librement, il semble bien que des perspectives meilleures se font entrevoir.» Il était bon de rêver…

La suite? Au 1er janvier 1930, les principales valeurs ont perdu 25% en moyenne, par rapport au pic de septembre 1929. Une crise économique sans précédent se répand dans tout le monde occidental, qui sert de terreau aux totalitarismes. Les indices boursiers ne reprendront des valeurs comparables à celles précédant la crise que vingt-cinq ans plus tard, en novembre 1954.