On «fête» ces jours-ci le jubilé de la construction du mur de Berlin, que la République démocratique allemande (RDA) fit ériger à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961, afin de mettre fin à l’importante émigration de ses habitants vers la République fédérale d’Allemagne (RFA). La frontière urbaine était jusque-là peu contrôlable, et l’exode prive non seulement le pays d’une main-d’œuvre indispensable à la reconstruction mais montre aussi à la face du monde occidental la faible adhésion citoyenne au régime communiste. Que dirent alors le Journal de Genève (JdG) et la Gazette de Lausanne (GdL) de ce symbole massif de la Guerre froide, qui resta en place vingt-huit ans durant?

Alors qu’on ne parle pas encore de «mur» mais de «rideau de fer tiré sur Berlin-Est», René Lombard est le premier à commenter l’affaire, à la Une de la GdL le 14 août 1961. Il écrit notamment que la décision des autorités de Pankow, en violation flagrante des accords quadripartites sur le statut de la ville après 39-45, va «augmenter considérablement la tension, déjà grande, entre l’Est et l’Ouest». Et soutient que pour Walter Ulbricht, alors président du Conseil d’Etat de RDA, «l’interdiction de la circulation à Berlin est un terrible aveu de faillite de toute sa politique». Une politique «de fait accompli» et «proche de celle de l’apprenti sorcier». Le lendemain, c’est au tour de Bernard Béguin, dans le JdG, d’y aller de son éditorial, où il cherche à garder la tête froide. Il y fustige «une vaine surenchère de titres et de commentaires» qui «joue bien involontairement le jeu des Russes» et d’un Nikita Khrouchtchev voulant «boucler la chatière» et «donnant l’impression qu’on est au bord d’une catastrophe». Il prévoit, lui, non «une guerre thermonucléaire», mais «une série de mesures conduisant progressivement à l’isolement économique et politique des secteurs occidentaux, sans que jamais les droits des Occidentaux soient attaqués de front». Tout en qualifiant la mesure de «sadique» et le soutien du Kremlin d’«aveu d’impuissance d’un régime à qui fait peur la liberté la plus élémentaire: le droit de circuler et de s’établir où l’on veut au sein d’une même communauté nationale». Il faut donc négocier «de sang-froid», conclut-il.

Négocier: c’est ce que prône aussi, le 19 août, l’éminent René Payot dans sa chronique «De semaine en semaine», publiée par le JdG. Où il explique que «le gouvernement de Pankow, pris de peur, est parvenu à convaincre M. Khrouchtchev que la fermeture immédiate et totale de la frontière s’imposait». Il regrette alors solennellement les faits: «Un peu de liberté vient de mourir au centre du continent», écrit-il. Et le danger est grand de voir la situation dégénérer, comme le craint la GdL du 21 août: les Russes devraient ainsi «comprendre qu’en rompant à Berlin leurs engagements, ils ont ipso facto enfermé les Occidentaux dans une impasse dramatique, et que s’ils poursuivent leur politique, ces derniers risquent de n’avoir d’autre issue que d’accepter un conflit qui leur aura été imposé. Les dirigeants soviétiques assumeraient une très lourde responsabilité en engageant une épreuve de force sur un terrain où l’Occident n’a aucune possibilité de retraite.»

De son côté, le correspondant à Bonn du JdG, Georges Blun, constate que «la soudaineté de l’intervention de Walter Ulbricht a surpris» et que les services secrets occidentaux «n’ont rien vu, rien entendu». C’est d’autant plus étonnant qu’«il a fallu aux communistes mettre sur pied un dispositif assez important. Ils ont amené sur les lieux environ 60 000 hommes de leur police populaire et de leur prétendue armée nationale, entre 250 et 280 chars d’assaut […], des centaines de tonnes de barbelés, de moutons électriques et de perforatrices.» Et de décrire ces travaux titanesques: «Ils ont creusé autour de la ville des tranchées, établi des chicanes, créé des barrages, à telle enseigne que […] depuis dimanche, seize millions d’Allemands sont effectivement prisonniers. […] Ils ne peuvent plus aller travailler à Berlin-Ouest. C’est défendu. Le secteur soviétique est devenu un camp armé. Les communistes est-allemands et ceux qui les épaulent se sont mués en chasseurs d’hommes. La zone orientale n’est plus qu’un immense camp de concentration.» Quelques jours plus tard, le même correspondant se risque à un premier bilan de ce qu’il appelle un «coup de théâtre». Si, en RFA, «le calme est revenu», dit-il, on est cependant «atterré» et l’on «incline encore à penser» que le dimanche 13 août, avec ce «style de Blitzkrieg» d’Ulbricht, «restera une sombre date dans les annales de l’histoire allemande», celle où «les Soviétiques ont édifié tout au long de la frontière intersectorale une muraille de Chine que l’on appelle aussi le mur des lamentations». «Ne s’y habituera-t-on pas? Nous en sommes convaincu.» Il déplore aussi l’«attitude ambiguë» des Allemands de l’Ouest «repus, motorisés et gonflés de devises étrangères», dont «la corde patriotique s’est considérablement relâchée». Ils n’ont pas «plus envie de mourir» pour Berlin que «ceux qui, il y a vingt et un ans, n’ont pas voulu mourir pour Dantzig», ville libre alors sous protection de la SdN et annexée par le IIIe Reich en 1939.

Peu à peu, les choses s’enveniment encore. Le 24 août, la GdL explique qu’il y a «de nouvelles entraves à la circulation entre les deux Berlins. Sauf pour les Alliés et les étrangers, la frontière érigée le 13 août a été pratiquement fermée. Pour les Berlinois de l’Ouest et pour les Allemands de la République fédérale, il faut désormais un visa pour passer la frontière.» Mais la situation est ubuesque car «il n’y a, à Berlin-Ouest, pour l’instant, aucun bureau délivrant ces visas. Il y en a à Berlin-Est, mais comme aucun Allemand occidental ne peut plus s’y rendre pour déposer une demande de visa, le problème est pratiquement insoluble», notamment pour de nombreuses familles dont les membres se trouvent séparés par le rideau de fer tombé sur la ville. Le futur chancelier Willy Brandt, alors bourgmestre, est à la fois consterné et très fâché par la tournure qu’ont prise les événements. Il précise, si besoin était, que «le Sénat ne tolérera pas l’installation, à Berlin-Ouest, d’institutions recevant leurs ordres du régime de la zone soviétique». Les miliciens est-allemands manifestent contre «le militarisme US», alors que les Alliés patrouillent ferme de l’autre côté du Mur. La Guerre froide vire au glacial.

La suite? Erich Honecker, en tant que secrétaire du comité central de la RDA, assure la responsabilité de la planification et de la réalisation de la construction du «mur de protection antifasciste». Si quelques mesures d’assouplissement sont prises au fil des années, la frontière demeure très hermétique et sans pitié pour tous ceux qui tentent de la franchir. Jusqu’en 1989, où l’affaiblissement de l’URSS et la détermination des Allemands de l’Est provoquent, le 9 novembre, la chute du «mur de la honte», suscitant l’admiration du monde alors dit «libre».