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LES GRANDS CHOCS DU XXE SIèCLE (7)

En 1968, les sept mois de la parenthèse de l’espoir en Tchécoslovaquie

Chaque samedi jusqu’au 20 août, «Le Temps» fouille ses archives historiques sur un événement marquant du siècle dernier

Le Printemps de Prague. Souvenir cuisant. Soit ces quelque sept mois de «l’année des révolutions», 1968, où la Tchécoslovaquie, sous l’impulsion de son réformateur, Alexandre Dubcek, a rêvé de s’émanciper du grand frère soviétique. Il y avait introduit un «socialisme à visage humain» et prôné une relative libéralisation du système. L’utopie s’achève brutalement le 21 août: les troupes du Pacte de Varsovie envahissent le pays. Que dirent alors de cette parenthèse historique le Journal de Genève (JdG) et la Gazette de Lausanne (GdL), en conclusion de cette série publiée depuis le 9 juillet?

L’éminent René Payot, dans le JdG du 23 février 1968, relève qu’en Tchécoslovaquie, «grâce à leur opposition persistante, les intellectuels ont réussi à chasser» le président Antonin Novotny, «qui, depuis quatorze ans, était la principale personnalité politique du pays, le dernier disciple de Staline qui s’était maintenu au pouvoir». A peine un mois plus tard, le 16 mars, il confirme que «l’évolution qui s’accomplit dans ce pays est d’un intérêt prodigieux». L’offensive s’était déclenchée lors d’un congrès d’écrivains durant l’été 1967, lors duquel le romancier Ludvik Vaculik se «livra à une violente critique du régime, l’accusant de faire du peuple une masse amorphe». Les autorités célèbrent alors le 20e anniversaire du «coup de Prague», soit la prise de contrôle du pays en 1948 par le Parti communiste tchécoslovaque, avec le soutien de l’URSS. Dubcek en profite pour exprimer la nécessité, selon lui, de refonder le socialisme. Ce qui fait monter la tension: anciens et réformateurs se querellent. Moscou est très froissé de voir Prague regarder vers l’Ouest. Le 22 mars, une ère nouvelle s’ouvre, avec la démission de Novot­ny: la GdL écrit qu’il a enfin cédé «à la campagne menée contre lui depuis plusieurs semaines par les artisans de la démocratisation socialiste». Pour Jean Dumur, c’est un «espoir», «une mutation profonde». Les réformateurs se posent même la question de l’autonomie de la minorité slovaque (28% de la population).

«On ne peut qu’être impressionné par la franchise et la vigueur d’une presse, d’une radio, d’une télévision délivrées de toute censure. C’est la fin d’un système sans visage, d’un anonymat sans chaleur», poursuit Dumur, dans la veine de l’écrivain tchèque expulsé du PC Antonin Liehm, longuement interviewé par le JdG du 30 mars. Mais alors, c’est «le froid qui vient de Moscou», dit la GdL du 24 avril: au Soviet suprême, Kossyguine et Brej­nev s’énervent, même si «les gesticulations» du nouveau président, Ludvik Svoboda, et de Dubcek, maintenant parvenu à la tête du parti, semblent moins menaçantes qu’un douloureux précédent. L’Insurrection de Budapest en 1956, avec laquelle le journaliste hongrois Joseph Szilagyi verra des «analogies troublantes» dans la GdL du 30 juillet, soit quelque trois semaines avant la répression.

René Payot, dans le JdG, pense que si «Moscou se méfie», c’est bien parce que «la Tchécoslovaquie constitue l’un des bastions de la sécurité soviétique; avec la République de Pankow [la RDA] et la Pologne, elle forme ce qu’on a appelé le triangle de fer, le rempart contre «l’impérialisme occidental».» Selon son analyse, rien n’est ainsi «plus désagréable pour le grand prêtre d’une religion que de voir se former des sectes dissidentes au sein de son troupeau». Cette métaphore, il la brandit le 8 mai, au moment ou Dubcek annonce le 9 septembre comme la date du congrès du PC qui doit intégrer les réformes libérales dans la loi et dans les statuts du parti. Mais surtout au moment où Paris s’embrase. Mai 68. Il se trouve ainsi vite débordé par les aspirations de ses concitoyens et des jeunes qui, comme en France, veulent une nouvelle société. La GdL, pendant ce temps, fait état d’«étranges mouvements de troupes en Pologne» et «à la frontière roumaine» quelques jours plus tard. Elle a envoyé un journaliste, François Landgraf, en RDA, qui fait part des «vives inquiétudes» à Berlin-Est, où Walter Ulbricht, l’élève modèle de Moscou, inonde la presse officielle de ses péroraisons. Il parle de «guerre des nerfs», tandis que l’étau se resserre autour de la Moldau. Le JdG, lui, a dépêché Claude Monnier en Tchécoslovaquie, qui en ramène des impressions sceptiques au début du mois de juin. «Les événements de Paris ont rappelé, écrit-il, que les révolutions faites avec le cœur seulement ne vont pas loin.» On lui fait la leçon à Prague: «Mais dites-leur donc, à l’Occident, que notre révolution n’est pas tellement politique qu’économique. Pourquoi les Occidentaux sont-ils d’un romantisme aussi indécrottable?»

Cela dit, les manœuvres du Pacte de Varsovie s’éternisent sur territoire tchécoslovaque. Le ton monte en juillet avec l’URSS et ses affidés qui exigent le rétablissement de l’ordre socialiste à Prague, lors de sommets diplomatiques musclés mais qui, officiellement, «se passent bien». Car Dubcek, ferme mais prudent, ne fait rien qui «puisse alimenter les inquiétudes […] des Soviets».

A partir du 10 août commencent cependant les bruits de bottes. Un journaliste du New York Times, visiblement bien informé et relayé par la GdL, parle d’intervention militaire pour «remettre au pouvoir la faction novotnyste». Le 12 août, l’Agence France-Presse annonce que la veille, de nouvelles manœuvres ont commencé dans le sud de la RDA, en Pologne et en Ukraine. Les deux alliés imprévisibles, Tito et Ceausescu, dénoncent. Les fronts se précisent. Et un journaliste de l’hebdomadaire Literarni Listy, proche du jeune Milan Kundera, livre une passionnante analyse à la GdL du 17. Moins d’une semaine après, c’est la «stupeur dans le monde»: les forces du Pacte de Varsovie – URSS, Bulgarie, Pologne, Hongrie et RDA – envahissent le pays. L’opération était prévue depuis avril. Craignant un massacre, Dubcek appelle son peuple à renoncer à la résistance. Le Printemps est mort, à l’ulcération générale: le JdG du 22 dit, dans «Ils ont osé…», que les Soviétiques sont venus «chasser du pouvoir les éléments libéraux pour les remplacer par des créatures à leur dévotion»; la GdL, dans «Répulsion», que «l’Europe en 1968, pour le Kremlin, est un terrain où le viol et le rapt sont les droits du plus fort». «Prague après Budapest. Quelle douleur!» sont les derniers mots de ce brillant éditorial.

La suite? Dubcek est éliminé des sphères d’influence, Husak lui succède en avril 1969, après les immolations d’étudiants comme Jan Palach. La Tchécoslovaquie passe sous le joug de la «normalisation», avec ses cadrages, ses purges, ses années de plomb. La censure est rétablie, plus forte qu’avant. Elle encourage la dissidence, qui reprend le combat. Après la révolution de Velours de 1989 qui met fin à la dictature communiste dans le contexte du dégel Est-Ouest, Vaclav Havel accède au pouvoir. En 1993, le pays se dissout. Il y a désormais la République tchèque et la Slovaquie.

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