« Au Québec, le renversement pressenti s’est finalement produit. Le Parti québécois (indépendantiste) de M. René Lévesque a remporté une victoire sans bavure aux élections anticipées et s’est assuré la majorité absolue à l’Assemblée nationale de la province. Les libéraux et le premier ministre, M. Bourassa, au pouvoir depuis 1970, ont été balayés, tandis que le parti de l’«Union nationale» (droite, ancien parti gouvernemental) a connu une forte progression.

M. Bourassa doit sa défaite à une véritable coalition des mécontents, qui ont, en fait, obéi à des motivations tout à fait contradictoires. D’une part, les francophones, déçus par la gestion du gouvernement libéral et par sa politique, à leurs yeux, trop favorable aux anglophones (et à Ottawa), ont reporté leurs suffrages sur le parti de M. Lévesque. D’autre part, la minorité anglophone et «néocanadienne» (les immigrants), irritée par la politique, selon eux, trop francophile de M. Bourassa, a lâché les libéraux pour se tourner vers l’«Union nationale».

Il semble bien que la situation économique de la province, où le chômage atteint dix pour-cent de la population active, contre sept pour-cent et demi pour l’ensemble du Canada, ait joué un rôle prépondérant dans le verdict des électeurs. La question de l’indépendance du Québec est, en fait, demeurée à l’arrière-plan et a surtout servi de cheval de bataille aux libéraux, qui ont tenté d’en faire un épouvantail. Une bonne partie des Québécois (plus de la moitié, selon les sondages) qui ont donné leur préférence au parti de M. Lévesque, se déclarent en effet opposés à une rupture entre le Québec et le Canada. Les indépendantistes, eux-mêmes, ont mis de l’eau dans leur vin et n’entendent nullement bousculer les événements.

Il n’empêche que le résultat de ces élections législatives aura certainement de profondes répercussions non seulement au Québec, mais dans tout le pays. La «Belle Provnce», quant à elle, va sans doute pouvoir, lors d’un référendum promis par M. Lévesque, exorciser ses démons indépendantistes. Mais auparavant, elle va devoir éviter un exode des anglophones, qui serait catastrophique sur le plan économique, et normaliser ses relations avec les autres provinces. Nombre de sociétés, appartenant à des Canadiens anglais ou à des Américains, n’hésiteraient pas à transférer leur siège social ailleurs – en Ontario, par exemple – si le climat québécois leur devenait trop hostile. La plupart ont d’ailleurs déjà pris des dispositions à cet effet.

Les autres provinces canadiennes, qui n’ont jamais vraiment admis le particularisme québécois et ses manifestations parfois outrancières, ne vont pas saluer avec joie l’arrivée de M. Lévesque au pouvoir. […] »