L'hiver argentin s'annonce chaud pour les ex-tortionnaires. Vingt ans après la fin de la junte militaire, le nouveau président péroniste Nestor Kirchner fait mettre sous les verrous 41 dirigeants de l'ancienne dictature. Ce qui semblait impensable il y a encore six mois se réalise sans que le pouvoir soit menacé. Au contraire, ce coup de sabre permet au nouveau président élu par défaut en mai dernier avec à peine 22% des voix d'asseoir son autorité. Selon divers sondages publiés par la presse argentine, plus de 60% des Argentins se déclarent favorables à l'abrogation des lois d'amnistie protégeant les anciens tortionnaires ainsi qu'à une éventuelle extradition vers l'Espagne où le juge Baltasar Garzon demande leurs têtes depuis des années. Marc Hufty, politologue et spécialiste de l'Argentine à l'Institut universitaire d'études du développement (IUED), livre son analyse. Interview.

Le Temps: Comment vit-on ce tremblement de terre en Argentine?

Marc Hufty: D'un côté, les Argentins ont l'impression de vivre un nouveau printemps, un peu comme avec l'avènement de la démocratie en 1983: ils ont envie de fêter, même si certains demeurent incrédules. D'après les sondages, la majorité de la population est favorable à la poursuite des militaires et le taux de popularité de Nestor Kirchner atteint les 80%. De l'autre côté, une minorité importante s'oppose à une réouverture des poursuites à l'encontre des tortionnaires. Les militaires estiment qu'il faut alors poursuivre aussi ceux qu'ils qualifient de terroristes et d'autres estiment qu'il vaut mieux oublier le passé.

– Pourquoi ces arrestations peuvent-elles avoir lieu aujourd'hui?

– Il faut se souvenir que Nestor Kirchner a été dépossédé de sa légitimité électorale par le retrait de Carlos Menem lors du second tour de la présidentielle, que Kirchner aurait emporté, selon les sondages, avec plus de 70% des voix. Au lieu de cela, il s'est retrouvé à la tête de l'Etat avec son score du premier tour de 22%. Il devait donc trouver une légitimité politique. Comment? Le redressement économique va prendre du temps. Restait le terrain des droits de l'homme et les réformes institutionnelles. Ce n'est pas un hasard. Avec Kirchner est arrivée au pouvoir toute une génération qui a souffert de la dictature (les ex-Montoneros). Sur le plan international ensuite, l'Argentine estime quelle n'a plus de leçons à recevoir après l'échec de la voie prônée durant des années par le FMI et la Banque mondiale. Le nouveau président profite de ce momentum. S'ajoute à cela un moment psychologique particulier à l'extérieur: le premier juge nommé à la tête du Tribunal pénal international est l'Argentin Ocampo qui avait participé aux procès des ex-tortionnaires au retour de la démocratie avant que ceux-ci ne soient amnistiés. L'Argentine se retrouve à la pointe de la lutte pour les droits de l'homme. Enfin, il y a un mouvement international favorable à la poursuite des ex-dictateurs.

– Va-t-on assister à des extraditions en cascade ou à un procès national?

– Nestor Kirchner vient d'abroger le décret interdisant les extraditions. Théoriquement, l'Espagne ou la France peuvent maintenant faire une demande à un juge argentin et la loi suivre son cours. Le problème est d'une part que la loi argentine sur l'extradition précise que les Argentins doivent être jugés en Argentine sur les crimes commis dans le pays. Et Kirchner est un nationaliste. Je ne pense pas qu'il soit favorable à une extradition. Par ailleurs, pour les condamner, il faudrait que les lois sur l'obéissance due et le point final soient abrogées. Tout cela dépend de la Cour suprême argentine. Or, elle est toujours contrôlée par les hommes de Menem. Kirchner doit donc d'abord s'assurer d'un «assainissement» de la Cour. Ce sera un long processus, qui pourrait durer des années. Il n'y a pas de garantie que les militaires seront condamnés. En fait, il n'est pas impossible que Kirchner ait calculé cela et se constitue ainsi un capital de sympathie à bon compte avec des risques limités. C'est un jeu beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît.

– La société argentine serait-elle mûre pour un procès?

– Absolument. La majorité des Argentins estime que tant que les comptes du passé ne seront pas réglés, leur pays ne pourra pas aller de l'avant. Les ex-tortionnaires sont encore dans les institutions (police, armée, sécurité) que Kirchner est aussi en train de purger.

– Avec Nestor Kirchner assiste-t-on à la fin des Caudillos?

– C'est relatif. Elu depuis deux mois, Kirchner vit encore une lune de miel. Comme tous les politiciens, il a deux visages. La province qu'il dirigeait avant d'être élu à la présidence était sans doute l'une des mieux gérées d'Argentine, avec un programme social-démocrate et grâce aux revenus des hydrocarbures. Mais il entretenait aussi une vaste clientèle. Pour le moment, le visage progressiste domine. Pourvu que ça dure.