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En 1994, quand Bernard Tapie s’est fait piéger par Eva Joly

Affaire du «Phocéa» et écoutes téléphoniques en France

« Depuis la dernière livraison du Canard enchaîné, on comprend mieux pourquoi la juge d’instruction Eva Joly s’est dépêchée, au petit matin du 29 juin, d’envoyer une escouade policière offrir un réveil en fanfare à Bernard Tapie. Ce magistrat en jupons était naturellement pressé de remercier de vive voix l’élégant député des Bouches-du-Rhône qui venait de faire, en privé, assaut d’amabilités à son égard.

Mme Joly avait en effet entre les mains, on le sait maintenant, la retranscription d’une conversation téléphonique que M. Tapie avait eue la veille avec le président du Mouvement des radicaux de gauche, son compère Jean-François Hory. Elle savait donc en quelle estime elle était tenue par Saint «Nanard», qui la considérait comme «une abrutie complète, connue comme telle», et elle voulait assurément lui prouver qu’on pouvait être «abrutie complète» sans être complètement imbécile.

Car dans la même conversation, M. Tapie, trop sûr de lui, avait commis l’erreur de révéler qu’il envisageait bel et bien de «se tirer» au Rwanda, en ce 29 juin, pour échapper à sa mise en examen, dans l’affaire fiscale du Phocéa au lendemain de la levée de son immunité parlementaire.

On comprend moins pourquoi Bernard Tapie proteste contre la publicité faite à cette conversation privée sous prétexte qu’elle résulte d’écoutes téléphoniques pratiquées par la police à son insu. En tant qu’iconoclaste en lutte contre les archaïsmes des mœurs politiques il devrait se féliciter, au contraire, de ce progrès dans la transparence.

Certes, d’une façon générale, comme il le soulignait lui-même à la télévision la semaine dernière, la pratique des écoutes téléphoniques n’est pas toujours «compatible avec la démocratie» même si elle est mise par la loi à la disposition de la justice en quête de vérité.

Mais comment contester son utilité civique quand elle permet d’éclairer le commun des mortels démocrates sur les mœurs personnelles de ceux qui briguent ses suffrages? Il y a là matière à discussion.

La colère des dirigeants du Parti socialiste à l’encontre du fonctionnaire des Renseignements généraux qui a espionné ouvertement le débat à huis clos de leur Conseil national, réuni le 19 juin à la Cité des sciences de La Villette, n’est pas plus compréhensible.

Ce policier-là a-t-il fait autre chose que son devoir lorsqu’il s’est enfermé dans une cabine de traduction pour y suivre tranquillement, en direct, les échanges entre les partisans et les adversaires de Michel Rocard? Est-ce sa faute si aucun des dirigeants socialistes présents n’a compris qu’il n’était pas vraiment le technicien qu’ils croyaient de service? Eût-on préféré que cet observateur zélé cachât des micros sous la tribune, sous les sièges ou dans les murs de la salle louée par le PS? […] »

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