Le Parti de la félicité (Saadet partisi, SP) a eu les yeux plus gros que le ventre. Le million de manifestants attendu dimanche à Istanbul par ce parti islamiste non représenté à l'Assemblée nationale - il n'a obtenu que 1,22% des suffrages lors des élections de 2002 - s'est transformé en une foule de 20000 personnes opposées à la visite du pape Benoît XVI, qui doit arriver mardi en Turquie. Une foule toutefois suffisante pour faire passer un message central: «Tant que Benoît XVI ne se sera pas excusé auprès des musulmans, il ne sera pas le bienvenu en Turquie.»

«Prophète» insulté

Les manifestants réunis hier gardent une rancune tenace envers le souverain pontife qui, il y a deux mois, a assimilé l'islam à la violence dans un discours à Ratisbonne. «Tout le monde fait des erreurs, bien sûr, mais il faut savoir s'excuser», estime Zeynep, une jeune femme de 26 ans portant, sur son foulard sombre, un bandeau fustigeant «l'alliance des croisées». «Or le pape ne s'est pas excusé. Nous, musulmans, respectons toutes les religions, mais lui ne nous respecte pas. Il ne nous accepte pas. Qu'il ne vienne pas!»

Un peu plus loin, de l'autre côté de la barrière séparant les hommes des femmes, Mehmet Durmus écoute avec attention un jeune garçon venu haranguer la foule sur scène aux côtés de Recai Kutan, leader du Parti de la félicité. «Le président de la République est coupable. Cet homme de gauche n'aurait jamais dû inviter qui insulte notre prophète», explique ce militant, persuadé que le pape ne s'excusera pas durant son séjour turc. «Nous serons jeudi devant Sainte-Sophie pour l'empêcher d'entrer», ajoute Mehmet.

Car, au-delà de l'opposition à la visite du pape, circule aussi la crainte, parmi la foule, que Sainte-Sophie, basilique byzantine transformée en mosquée en 1453 puis en musée par Mustafa Kemal, ne redevienne une église à la suite de la visite du pape et de sa rencontre avec le patriarche orthodoxe Bartholomé. «Nous ne voulons pas que le pape prie à Sainte-Sophie», s'enflamme Zuleyha Soyler, une jeune femme de 21 ans, appelant les manifestants à signer une pétition pour la transformation de ce musée en mosquée. «Nous avons vu sur Internet des images manipulées de Sainte-Sophie sans minaret. C'est insupportable! Notre Sainte-Sophie doit redevenir mosquée. Nous ne voulons du pape ni en Turquie ni à Sainte-Sophie ni même à la mosquée bleue.»

En signe d'ouverture vers les musulmans, Benoît XVI a en effet ajouté à la dernière minute à son programme la visite de cette mosquée, la plus visitée du pays. Un geste qui ne calmera pas les plus radicaux.