«Approuver le nouveau Traité constitutionnel est avant tout un bien pour l'Europe, pour sa démocratie, pour sa transparence, pour son rôle dans le monde», plaide José Manuel Durao Barroso dans une interview récente à La Stampa. «Des risques existent, mais ne spéculons pas encore sur des hypothèses négatives. En le faisant, nous ne ferions qu'augmenter les doutes.»

Le président de la Commission européenne va devoir s'habituer à ce rôle de promoteur de la Constitution européenne, car durant toute l'année qui vient et les premiers mois de 2006, l'avenir du continent élargi va se jouer au rythme des ratifications nationales. Pour que ce texte – qui dotera notamment l'Union d'un président et lui donnera une représentation unique en politique étrangère – devienne réalité, il faudra que vingt-trois peuples ou assemblées nationales l'aient tour à tour approuvé, sur les vingt-cinq que compte l'UE. Les parlements lituaniens et hongrois ont en effet déjà dit «oui» fin 2004.

Selon un sondage Eurobaromètre publié à l'automne dernier, deux tiers des 450 millions de citoyens européens soutiennent l'idée d'une Constitution européenne, ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils voteraient en faveur du texte actuel. De son côté, le Parlement européen l'a très largement approuvé mercredi dernier. Mais tout va se compliquer lorsqu'on passera au niveau national. Depuis des mois, les leaders européens disent leurs craintes de voir les enjeux nationaux menacer l'avancée de l'Europe et s'inquiètent d'un Continent crispé dans la longue attente du résultat final.

La première consultation populaire aura lieu le 20 février prochain en Espagne. Comme au Luxembourg ou aux Pays-Bas, le vote des Espagnols sera consultatif. Les sondages annoncent une issue positive, mais Madrid s'inquiète de possibles faibles taux de participation. Preuve que même si certains référendums n'ont lieu qu'à titre indicatif, leur impact politique sera très important. Jacques Chirac et Gerhard Schröder l'ont compris, qui ont annoncé leur intention de se rendre en Espagne à la veille du vote.

Selon que l'on est un grand ou un petit pays de l'Union, les résultats n'auront pas les mêmes conséquences. Comme les Danois ou les Irlandais en ont fait l'expérience, un petit pays qui refuse un Traité européen offre en général une seconde chance à l'Europe, en repassant par les urnes. En revanche, l'échec de la Constitution dans un grand pays comme la France ou même la Grande-Bretagne ouvrirait une crise inédite: aucun poids lourd européen n'a jamais dit «non» à un traité fondamental pour l'Union. Si Javier Solana, le haut représentant pour la politique étrangère de l'Union, a son idée sur la manière de répondre à un éventuel «non» britannique – «Cela poserait la question des relations avec les membres de l'Union qui ont voté «oui» – Jean-Claude Juncker, le premier ministre luxembourgeois, a prédit en octobre qu'un «non» français risquait de plonger l'Europe dans une «crise absolue». «Il n'y aurait plus de rêve européen, plus d'idéal européen à nourrir: ce serait la paralysie totale», prévient-il.

Depuis qu'il a pris la présidence de l'Union européenne, au début de l'année, Jean-Claude Juncker multiplie les mises en garde sur le même ton: «Je vois le risque que nous puissions entrer dans une phase d'enlisement et d'immobilisme causée par la succession des procédures référendaires et de ratification parlementaire de la Constitution européenne», a-t-il lancé au début de la semaine, en notant que «les hommes politiques ont cette particularité qu'ils n'aiment pas gouverner au moment où ils s'adressent au suffrage universel».

Les Européens verront au fil des mois si ces sombres prédictions se confirment et si l'Europe se retrouve bel et bien paralysée. Peut-être garderont-ils néanmoins à l'esprit ce paradoxe: c'est précisément pour empêcher le Traité de Nice – qui resterait en vigueur en cas d'échec de la Constitution – de mettre l'Europe à Vingt-Cinq en panne que ce pénible processus de ratification de la Constitution européenne doit avoir lieu.