Côte d’Ivoire

Présidentielle à hauts risques

Le premier tour de l’élection, reportée à six reprises depuis 2005, a lieu dimanche 31 octobre. Il suscite de nombreuses inquiétudes

Les Ivoiriens ont de la peine à y croire. L’élection présidentielle aura pourtant bien lieu dimanche 31 octobre. Depuis 2005, quand le mandat de l’actuel président Laurent Gbagbo a expiré à la même date, le scrutin a été repoussé à six reprises, faute d’accord sur la liste des électeurs et à cause des séquelles d’une longue guerre civile. Les enjeux de l’élection sont importants: les perdants accepteront-ils les résultats ou inciteront-ils leurs partisans à la violence? Le scrutin permettra-t-il d’unifier le pays?

Bernard Conte, auteur de La tiers-mondialisation de la planète et spécialiste de la Côte d’Ivoire, est pessimiste. Il s’agit avant tout d’argent et de pouvoir, dit-il. Or nombreux sont les Ivoiriens qui profitent du conflit. En septembre 2002, une fraction de l’armée échouait dans sa tentative de coup d’Etat mais réussissait à prendre le contrôle de la moitié nord du pays, instaurant une situation de guerre larvée qui se poursuit aujourd’hui, malgré la signature d’un accord politique en 2007.

«Les politiciens locaux et les seigneurs de la guerre, notamment à l’ouest, ont instauré un régime féodal qui risque de freiner toute unification, continue Bernard Conte. Ce n’est pas pour rien que la guerre continue. Ils y gagnent tellement.» En 2008, une étude de la Banque mondiale a estimé le coût pour l’économie ivoirienne des extorsions commises aux postes de contrôle à plus de 200 millions de dollars par an. L’indice de corruption de Transparency International place le pays au 146e rang. Contexte idéal pour que les candidats à la présidentielle achètent des voix.

«Beaucoup pensent que le scrutin sera truqué, renchérit Venance Konan, journaliste et écrivain ivoirien. Les gens ne font pas confiance au décompte des voix électronique qui a été mis en place.» Le président sortant a la réputation de se rendre aux élections seulement s’il est certain de les remporter. Les sondages lui donnent raison et lui attribuent 46% des intentions de vote au premier tour.

Laurent Gbagbo a placé des proches à des postes clés de l’armée et de la police. Mais les deux autres candidats, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, se disent aussi sûrs de leur victoire. «Aucun des trois ne peut se permettre de perdre, commente Venance Konan. Ils sont relativement âgés, c’est leur dernière chance. En plus, ils ne s’apprécient pas.» Avant d’ajouter: «De nombreux juges espèrent que le président sortant perdra les élections pour pouvoir l’attaquer en justice.»

En Côte d’Ivoire, les sondages ne disent pas tout et les alliances politiques ne sont ni solides ni fiables. «Les hauts gradés soutiennent certes Laurent Gbagbo, mais il n’est pas du tout sûr que les soldats soient du même avis», poursuit Bernard Conte. «Ce sera serré, et plus c’est serré, plus c’est tendu», s’inquiète Lassane Zohore, caricaturiste ivoirien et fondateur du journal satirique Gbich.

Le vote risque de se dérouler en fonction de critères ethniques (sauf auprès des jeunes citadins), ce qui explique pourquoi l’élaboration de la liste des électeurs a été si ardue. Trois propositions ont été faites par la Commission électorale indépendante (dominée par l’opposition, cas unique en Afrique). Le président les a rejetées en avançant qu’elles étaient remplies d’«étrangers», notamment du nord, susceptibles de voter pour Alassane Ouattara. Le sort d’un quart des électeurs d’une première liste a dû être négocié. Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, Laurent Gbagbo s’est finalement déclaré satisfait, car de nombreux Ivoiriens ne pourront pas voter dimanche. «Une bombe à retardement», selon Venance Konan. Une raison de plus de penser que le pays s’apprête à faire «un grand saut dans l’inconnu», selon Lassane Zohore. En attendant dimanche, de nombreux Ivoiriens font des provisions au cas où les choses devraient mal tourner.

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