C’était le temps des conquêtes et des comptoirs. Celui d’une mondialisation naissante où les capitaines et amiraux portugais, espagnols, français, néerlandais et britanniques plantaient l’ancre de leurs navires chargés de soldats, de savants et de pièces d’or aux quatre coins de la planète.

A parcourir, en ce début d’année, ce miroir du passé aussi glorieux qu’impérialiste de l’Europe dans le formidable livre de Philippe Chalmin «Au temps des comptoirs» (Bourin Editeur), on se dit qu’un voyage en sens inverse serait décidément bien utile aux décideurs communautaires. Que reste-t-il de ce rêve de grandeur européen à Goa, Malacca ou Singapour? De quelle Europe ces places fortes de l’actuelle globalisation ont besoin? Et comment l’Union européenne peut-elle, à la fois, affronter les démons de son passé colonial, conserver sa compétitivité commerciale et faire face à ses propres défis démographiques, budgétaires et migratoires?

La question, vue de Bruxelles à l’heure où une Hongrie ballottée par le vent mauvais du populisme prend les rênes de l’Union pour six mois, peut se résumer d’une phrase: un impératif besoin de réalisme. L’Europe des Vingt-Sept, les yeux rivés sur les décisions de la Chine d’acheter ou non les titres obligataires émis par les pays fragiles de sa périphérie (Espagne, Irlande, Portugal, Grèce...) ne peut plus continuer à se bercer d’illusions sur le fait que le monde a besoin d’elle et que son modèle d’intégration régional est destiné à s’exporter. La crise financière, et les attaques des marchés toujours aux aguets ont montré combien cette construction ambitieuse est aujourd’hui malade. En mal, à la fois, d’un traitement approprié à court terme et d’une révision drastique de ses priorités à moyen terme.

Le traitement en question n’exige pas nécessairement, comme le réclament beaucoup d’experts, de mettre sur la table une nouvelle enveloppe de dizaines de milliards d’euros pour faire face à une éventuelle répétition des crises grecques et irlandaises. Il impose en revanche une cure de décisions rapides et conformes à la réalité. L’UE, et l’eurozone en particulier, doivent dans les mois qui viennent se plier à trois mots d’ordres: unité de vues, rapidité de décisions, flexibilité dans les solutions. Agir vite sera indispensable si, au printemps, les autorités d’Athènes ne parviennent pas à faire face à leurs échéances. Mieux vaut un défaut de paiment bien ordonné que de nouveux artifices statistiques pour nier l’évidence.

Le pire pour 2011 serait par conséquent que la révision engagée du Traité de Lisbonne pour permettre la création d’un Fonds monétaire européen en 2013 soit retardée, voire paralysée par la mauvaise volonté d’un Etat-membre. A quoi bon, aussi, continuer de jouer avec les mots? Ce futur «mécanisme permanent de stabilité» doit bel et bien être un FMI à l’échelle communautaire. En mars, lorsqu’ils se pencheront sur ses futures compétences, les chefs d’Etat ou de gouvernement des Vingt-Sept devront prendre le taureau par les cornes et lui concéder des compétences incontestées, en terme d’émission d’obligations européennes ou en terme de conditionnalité de ses aides futures.

Le réalisme doit aussi amener à prendre des virages. L’Allemagne doit cesser d’être diabolisée par les pays en situation de dérapage budgétaire. Le modèle allemand, fait de sacrifices et de compétitivité - certes grâce à l’accès au marché unique et à l’euro -, est pour l’heure le plus probant pour l’Europe. Beaucoup feraient mieux de s’en inspirer. Autre leçon: une monnaie unique ne peut plus signifier des conditions d’emprunt identiques pour tout le monde. L’eurozone future sera différenciée. Les taux d’intérêts seront bas pour les meilleurs élèves, plus élevés pour les autres. Il y aura un prix à payer pour rester dans l’euro. Troisième leçon enfin: la diversité de l’UE doit être reconnue et prise en compte. C’est le problème de la querelle sur le budget communautaire menée par le gouvernement britannique qui, au même moment, réclame à l’Union de «mettre de l’ordre dans sa maison». Il faut aux Vingt-Sept un instrument fort de péréquation financière pour compenser les efforts d’austérité imposés. La convergence économique entre les membres de la zone euro doit s’accompagner d’une solidarité renouvelée. Ce sera le défi de 2011.

Morale de l’histoire: l’Union européenne doit accepter, dans les mois à venir, d’accorder la priorité à ses défis internes. Avec obligation de résultats. L’aura internationale de l’Europe en souffrira peut-être, mais à quoi bon pérorer au G20 si tous les pays émergents peuvent, chiffres à l’appui, voir que les discours en provenance de Bruxelles sont creux? La Commission européenne doit de ce point de vue bousculer les Etats. Elle a, envers eux, un devoir de vérité. Le pire serait, pour l’UE, de croire qu’il suffit que les Chinois signent des chèques aux gouvernements en difficulté pour sortir de l’ornière. Meilleurs voeux pour cette nouvelle année!