Ukraine

Ioulia Timochenko: «Je suis encore vivante!»

L’ancienne premier ministre Ioulia Timochenko, égérie de la Révolution orange condamnée à 7 ans de prison, est actuellement enfermée dans un hôpital de Kiev. En dépit de la surveillance incessante dont elle fait l’objet, elle est parvenue à transmettre ses réponses à nos questions

Ioulia Timochenko, égérie de la Révolution orange ukrainienne de 2004, qui fut à deux reprises premier ministre de son pays, est actuellement sous bonne garde dans un hôpital de Kiev où elle soigne une hernie discale aiguë. Elle doit cette hospitalisation aux pressions internationales qui ont fini par amener le président de la République, Viktor Ianoukovitch, à l’extraire de la prison où elle croupissait, sans soins, depuis son arrestation, le 5 août 2011. L’ancienne cheffe du gouvernement conteste sa condamnation à 7 années d’emprisonnement pour abus de pouvoir et les nouvelles accusations de meurtre d’un député. En dépit de la surveillance incessante dont elle fait l’objet, elle est parvenue à transmettre ses réponses à nos questions.

Le Temps: Comment expliquez-vous l’acharnement du pouvoir à votre égard? Ioulia Timochenko: La persécution persistante et orchestrée dans les moindres détails dont moi-même et mes amis de l’opposition sommes actuellement les victimes n’est qu’une petite partie d’une stratégie globale mise en œuvre par les dirigeants du parti au pouvoir. C’est une preuve que je suis une personnalité qui compte: en m’empêchant de participer à la vie politique et, notamment, aux dernières élections législatives, en octobre 2012, le régime cherche à se protéger contre toute forme d’opposition parlementaire. Le président et ses acolytes savent très bien que j’ai la capacité de redresser le pays et de rassembler les forces qui s’opposeront à l’instauration d’une dictature en Ukraine. La répression dont je fais l’objet, de même que d’autres personnes éprises de liberté, est due au fait que nous combattons leur logique cannibale envers la nation, leur corruption et les manipulations de la loi auxquelles ils se livrent en toute impunité, usant du mensonge le plus éhonté et des plus grossières falsifications. Mais le problème principal n’est pas mon cas personnel ou celui des personnalités de mon parti. Le vrai problème, c’est que l’Ukraine et d’autres Etats post-soviétiques sont en train de régresser vers la dictature. Je pense qu’une action résolue du monde démocratique contre cette tendance est nécessaire. La lutte sans merci contre cette corruption pourrait être le commencement de la fin pour ces néo-dictateurs qui prospèrent dans de jeunes et fragiles démocraties.

– Lors des dernières législatives, en 2012, votre parti a remporté 25,5% des voix et 105 des 450 sièges au parlement. S’agit-il d’un succès compte tenu de vos critiques contre l’organisation du scrutin? – En dépit des fraudes massives, c’est un résultat très satisfaisant dans le contexte d’un pays où les institutions démocratiques sont menacées. Même si comparaison n’est pas raison, un bref coup d’œil sur la situation qui prévaut chez nos voisins nous permet de garder espoir. En Biélorussie, l’opposition a été totalement mise à l’écart lors des élections. En Russie, l’opposition ne peut jouer qu’un rôle très limité. En Ukraine, en revanche, 70% des électeurs ont voté contre le régime. Et encore, c’est le résultat officiel, enregistré après les fraudes organisées par le pouvoir!

– Huit ans après la Révolution orange, quel bilan en tirez-vous? – La Révolution orange a été un moment crucial dans l’histoire moderne de l’Ukraine indépendante. Elle a défini l’Ukraine comme un jeune pays post-soviétique dont la population partage les valeurs, l’identité et la culture européennes. Je suis convaincue que les historiens étudieront la Révolution orange de la même manière qu’ils étudient l’insurrection de Budapest, le Printemps de Prague ou le mouvement Solidarnosc en Pologne. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, mais la Révolution orange a donné à mes concitoyens et à moi-même une direction à suivre: celle qui va vers l’Europe. C’est ce qui compte le plus. Nous réalisons combien il est important de rester fidèles aux objectifs que nous nous sommes fixés pendant la Révolution orange et à nos idéaux. A l’heure où nous parlons, l’unité des forces démocratiques contre le danger d’un régime dictatorial doit se faire sur les mêmes bases que celles qui nous ont permis d’organiser la Révolution orange. Nous sommes prêts, et je ne cesserai jamais de travailler en vue d’atteindre ce but.

– Serez-vous candidate à l’élection présidentielle prévue en 2015? Le 7 décembre 2012, l’opposition unie a annoncé qu’elle soutenait ma candidature en tant que seule candidate de l’opposition pour la prochaine élection présidentielle. Il s’agit pour moi d’un grand honneur et d’une grande responsabilité. Bien sûr, d’importants obstacles demeurent. Mais j’ai toujours résisté à ceux qui tentaient de me détourner de mes objectifs et de mes rêves pour l’avenir de l’Ukraine. Mes intentions sont claires et transparentes. Le fait qu’il n’y ait aucune mention de «corruption» ou «enrichissement personnel» dans les accusations contre moi en est la preuve. J’ai été condamnée pour avoir fait tout ce qui était possible, au gouvernement, dans l’opposition ou en prison, pour que les Ukrainiens ne se sentent pas trahis par leurs responsables politiques, pour que l’Ukraine soit un Etat prospère, démocratique, uni et fier. J’espère que la Cour européenne des droits de l’homme, qui doit bientôt statuer sur la légalité de mon procès, va me permettre de ne pas être jugée par des magistrats à la solde du pouvoir, mais par le peuple, qui doit pouvoir se prononcer sur ma politique et celle de mon parti à l’occasion d’élections libres et équitables. Grâce aux pressions internationales, au soutien de la diaspora ukrainienne et des forces démocratiques actives dans notre pays, le pouvoir n’a pas réussi à m’anéantir politiquement. Je suis encore vivante!

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