birmanie

L’auréole ternie d’Aung San Suu Kyi

L’extrême réserve de la Nobel de la paix sur les émeutes entre Rakhines bouddhistes et musulmans Rohingyas et sur l’extension d’une mine de cuivre étonne. Dans le but de pouvoir éventuellement se présenter à l’élection présidentielle de 2015, elle tente d’être bien vue par l’armée

L’évolution était sans doute inéluctable. Placée sur un piédestal pendant près de vingt-cinq ans par la communauté internationale, encensée par les médias étrangers, devenue presque une déesse vivante, Aung San Suu Kyi a perdu une partie de son lustre en plongeant ses mains dans les eaux sales de la politique après son élection au parlement il y a un an. Celle qui a courageusement résisté pendant deux décennies à une junte militaire brutale en préférant être assignée à résidence plutôt que de quitter la Birmanie a déclaré récemment son «amour pour l’armée», un amour qu’elle «ne peut pas réprimer».

Elle fait «partie du système»

Devant les violences intercommunautaires entre Rakhines bouddhistes et musulmans Rohingyas, qui ont fait environ 150 morts et des dizaines de milliers de réfugiés dans l’ouest du pays depuis juin dernier, la Dame de Rangoon s’est contentée de dire qu’il fallait «se conformer à l’Etat de droit». Et lorsqu’elle est venue, le 15 mars, dans la région de Monywa, dans le centre du pays, pour soutenir un projet d’extension d’une mine de cuivre financée par une firme militaire et une firme chinoise, elle a été prise à partie par des villageoises. Brandissant le poing, celles-ci l’ont houspillée en criant: «Nous ne voulons pas d’Aung San Suu Kyi.»

Visiblement désemparée, la députée s’est réfugiée dans sa voiture, en disant aux protestataires que, s’ils voulaient manifester, ils devaient demander l’autorisation préalable aux autorités. «Pour ces villageois, Aung San Suu Kyi fait désormais partie du système, et c’est pour cela qu’ils ne l’écoutent plus», explique Harn Yawnghwe, le directeur de l’ONG Euro-Burma Organization, un mouvement qui promeut la démocratie en Birmanie. «Elle aurait pu être le leader national unificateur, mais elle a déjà perdu cette possibilité», dit-il.

L’extrême réserve de la lauréate du Prix Nobel de la paix sur la question des Rohingyas l’été dernier a commencé à distiller des doutes sur son attitude. «Je n’ai pas compris pourquoi elle a gardé le silence. C’est honteux. Si une politicienne ne peut pas exposer sa position sur une question aussi importante, elle est inutile», estime Ma Thida, directrice de l’hebdomadaire Independent News Journal, qui a passé plusieurs années en prison pour son opposition à la junte.

L’attitude de l’ex-opposante à la jungle concernant les Rohingyas a donné lieu à une flambée de commentaires agressifs ou ironiques à son égard venant de Birmans exilés et de membres de l’intelligentsia urbaine. Des dessinateurs humoristes l’ont ciblée, la montrant comme une marionnette suivant les ordres du président Thein Sein, un ancien général. Dans le nord-est du pays, les représentants de l’Organisation de l’indépendance kachin (KIO), qui amorce des négociations politiques avec les autorités birmanes, ont refusé l’implication d’Aung San Suu Kyi dans les discussions.

Les changements rapides dans le pays expliquent en partie cette désaffection. Après cinquante ans de dictature, les vannes se sont ouvertes. Et les Birmans expriment leurs frustrations de manière souvent plus émotionnelle que rationnelle. Il y a peu de place pour le compromis et l’argumentation. «Le niveau d’attente des gens est extrêmement élevé et quand ces attentes se heurtent à la réalité, c’est l’explosion. [L’affaire de la mine de] Monywa est typique de cette situation», indique Ma Thida.

La Dame de Rangoon reste d’ailleurs l’une des rares politiciennes à prendre le risque d’un face-à-face direct avec la population dans ce type de situation difficile. «Elle est la seule personne qui pouvait rencontrer les villageois. Personne au sein du gouvernement n’en aurait eu le courage», dit U Win Tin, 84 ans, haut conseiller au sein de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti dirigé par Aung San Suu Kyi.

«Connivence»

Malgré tout, l’opposante historique reste généralement populaire dans le pays et, si la Constitution est amendée pour lui permettre de se présenter à une élection présidentielle, elle devrait remporter celle prévue en 2015. Ce qui pourrait expliquer son repositionnement. Son parti avait très largement remporté les élections législatives de mai 1990, mais la junte avait refusé de reconnaître les résultats. Pour que son éventuelle victoire en 2015 soit jugée acceptable par l’armée, elle doit être bien vue par les militaires. «Aung San Suu Kyi a toujours été bienveillante pour les militaires. En échange, ils pourraient lui entrouvrir la porte (de la présidence)», indique U Win Tin.

La perspective de voir le pays être dirigé par la LND n’enchante toutefois pas tout le monde. De nombreuses minorités ethniques, y compris les groupes armés qui ont cessé les hostilités ou ceux qui les poursuivent, tendent à mettre tous les politiciens d’ethnie birmane dans le même panier. «Tous les partis ethniques sont inquiets de ce que les politiciens birmans agissent en connivence», affirme l’analyste politique Khin Zaw Win.

La manière dont s’est déroulé le récent congrès de la LND au début mars n’incite pas non plus à l’optimisme. Quatre membres ont été exclus du congrès parce que soupçonnés d’agir contre la ligue. «Un orateur a demandé aux membres du comité exécutif: «Est-ce que vous voulez d’eux?» Et ceux-ci ont répondu en chœur «non». C’est un procédé de parti fasciste», estime Khin Zaw Win.

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