Soudan

Darfour: quand le monde n’entendait pas

Le Britannique Mukesh Kapila, représentait l’ONU au Soudan entre 2003 et 2004. A l’époque il a été le témoin impuissant du génocide au Darfour, avant d’arriver à se faire entendre en mobilisant les médias. Il publie aujourd’hui un livre. Rencontre

Pendant longtemps, Mukesh Kapila, Britannique d’origine indienne, a eu la gorge nouée. En dehors d’un cercle d’intimes, il lui était impossible de partager ce qu’il avait vécu en tant que coordinateur des Nations unies au Soudan, entre 2003 et 2004. A cette époque précise, une vaste offensive orchestrée par Khartoum et ses supplétifs nomades et arabes, les milices Janjaweed, décime les tribus africaines de ce territoire sahélien grand comme la France. Selon l’ONU, ce génocide, qui vaut au président Omar al-Bachir d’être poursuivi depuis 2009 par la Cour pénale internationale (CPI), a coûté au moins 300 000 vies et déraciné près de 2 millions de Darfouris.

Mukesh Kapila arrive à Khartoum le 1er avril 2003, à 48 ans. Sa mission est de déployer l’aide humanitaire, une opération colossale, dans le plus grand pays d’Afrique, alors que Nord et Sud tentent de conclure une paix après deux décennies de guerre civile. «Dans toute mon arrogance, j’imaginais que je pourrais contribuer à mettre un terme à la plus longue guerre en Afrique», explique-t-il, lové dans un canapé de l’hôtel Intercontinental à Genève.

Mais à 1000 km à l’ouest de Khartoum, un autre conflit couve déjà, à l’insu du monde extérieur. Le 25 avril 2003, des rebelles attaquent la base aérienne d’El Fasher, la capitale du Nord-Darfour. La réplique de Khartoum est impitoyable et précipite le Darfour dans une spirale de violences, dont Mukesh Kapila sera le témoin au premier chef. Il se rend sur place, observe de ses propres yeux les colonnes de fumées s’échappant de villages anéantis par les flammes, réalise que des déplacés se pressent par dizaines de milliers dans des camps surpeuplés. Il acquiert la conviction que ces bourgs ne sont pas visés au hasard, mais bien systématiquement ciblés par des Antonov chargés de bombes artisanales. «L’objectif était de rendre ces zones inhabitables. C’était du nettoyage ethnique.» Une rencontre avec un proche d’Al-Bachir, qui évoque «une solution finale» au Darfour, achève de conforter ses certitudes et lui glace le sang.

Dans sa tentative d’alerter le monde, Mukesh Kapila se heurte aux dénégations de Khartoum, s’empêtre dans les filets de la real-diplomatie. Il lui faudra presque 12 mois pour obtenir de la communauté internationale qu’elle prenne enfin la mesure de la catastrophe à l’œuvre. «Je suis devenu complètement fou», relate l’homme au regard doux, qui vit à Genève quand il ne sillonne pas le monde. Ses fonctions passées au service du gouvernement britannique, en tant que spécialiste des conflits et des situations d’urgence, l’ont déjà exposé aux pires tragédies contemporaines: Srebrenica et le Rwanda. «Nous avions dit plus jamais ça. Or, je sentais que nous étions en train d’assister au déroulement d’un génocide, le premier de l’ère globalisée.»

Dix ans plus tard, Mukesh Kapila, professeur à l’Université de Manchester, a recouvré la parole. Mais sa colère ne s’est pas apaisée et ses souvenirs se bousculent en un flot ininterrompu, au prix, parfois, de quelques larmes, qu’il écrase d’un pouce au coin de l’œil. Ce médecin de formation a consacré l’année écoulée à mettre sa mémoire en ordre pour rédiger un ouvrage1 publié ces jours en anglais, et dont les bénéfices seront reversés à Aegis, ONG britannique dédiée à la prévention des crimes contre l’humanité. «J’ai l’espoir que les gens liront ce livre sur un plan personnel, et qu’ils se demanderont: à sa place, qu’aurais-je fait?»

Mukesh Kapila, lui, a d’abord joué sa partition selon les règles du système onusien. De juin 2003 à mars 2004, il a transmis des dizaines de mémos au siège des Nations unies et à Khartoum. Il les a archivés sur son site internet personnel 2 «Ne cherchez pas les réponses, elles n’y sont pas. Je n’en ai jamais reçu». Il entreprend aussi la tournée des capitales: Londres, Paris, Oslo, Washington, New York, Rome, Bruxelles. «Je répétais sans cesse: voilà les informations dont je dispose. On m’a répondu: «Oui nous savons, mais pour l’heure, nous ne souhaitons rien faire.» On m’a littéralement claqué les portes au nez.» Seul Washington lui prête une oreille; mais les Etats-Unis sont entrés en guerre en Irak. Et ils ne veulent pas prendre à revers leur principal allié, la Grande-Bretagne, qui refuse le bras de fer avec Khartoum, de peur de mettre en péril le processus de paix entre le Nord et le Sud du Soudan. A l’ONU, alors dirigé par Kofi Annan, pour lequel Mukesh Kapila n’a pas de mots assez durs, on lui intime de s’en tenir à sa mission: distribuer de l’aide humanitaire.

Le fonctionnaire onusien n’est pas entendu, tout comme, dix ans plus tôt, le général canadien Roméo Dallaire avait échoué à convaincre de la tragédie qui prenait forme au Rwanda. Le 19 mars 2004, il décide de «prendre ses responsabilités», en donnant une interview à l’antenne de la BBC à Nairobi. Des dizaines d’autres suivront. Il parle de la «pire crise humanitaire mondiale», de «nettoyage ethnique à une échelle inconcevable». Ses jours au Soudan sont comptés, mais la machine onusienne se met en branle: en juillet 2004, le Conseil de sécurité adopte une résolution sommant Khartoum de mettre un terme au conflit.

En janvier, Mukesh Kapila est clandestinement retourné au Soudan, dans l’Etat du Kordofan-Sud, au sud du pays, où les habitants des montagnes Nuba payent le prix d’affrontements entre rebelles et armée. «Comme au Darfour, des gens sont chassés de leur terre pour ne plus y revenir. C’est du nettoyage ethnique.» Qui l’entend aujourd’hui?

1. Against a Tide of Evil, Mainstream Publishing 2. www.mukeshkapila.org/

A 1000 km à l’ouest de Khartoum, un autre conflit couve déjà,

à l’insu du monde extérieur

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