e-Gouvernance

Le Net à l’agonie

Le scandale des écoutes de la NSA a traumatisé la Silicon Valley. Désormais Google, Facebook, Microsoft, et autres Yahoo! se battent contre leur propre gouvernement pour leur survie. L’affaire Snowden a métamorphosé la Toile à jamais

à l’agonie Le Net

Le scandale des écoutes de la NSA a traumatisé la Silicon Valley. Désormais Google, Facebook, Microsoft et autres Yahoo! se battent contre leur propre gouvernement pour leur survie. L’affaire Snowden a métamorphosé la Toile à jamais

Il y a des dates que l’on n’oublie pas. Surtout lorsqu’elles révolutionnent le cours des choses. L’histoire suivante en est l’illustration. Elle est le fruit du long travail d’investigation de Steven Levy, journaliste au magazine américain Wired . Nous sommes le 6 juin 2013. Depuis plusieurs heures, la rédaction du prestigieux Washington Post n’en croit pas ses yeux. La veille, le quotidien britannique The Guardian a publié un scoop planétaire dont on ignore encore les répercussions. Elles seront énormes. Le journaliste américain d’investigation Glenn Greenwald – alors collaborateur externe du Guardian – dévoile au monde l’existence de Prism, le tentaculaire programme d’espionnage orchestré par la National Security Agency (NSA).

Sur la côte Ouest, à l’autre bout des Etats-Unis, les mastodontes de la Silicon Valley ignorent encore tout du tsunami qui s’apprête à déferler sur eux. Puis, les standards des services de communication d’Apple, Facebook, Yahoo!, Microsoft et Google crépitent. Au bout du fil, des journalistes du Washington Post en ébullition les prennent de court: comment, pendant des années, leur entreprise a-t-elle pu donner à la NSA un accès aux données de ses utilisateurs?

Les PDG californiens en restent bouche bée. «Nous avons eu nonante minutes pour répondre», expliquera Joe Sullivan, responsable de la sécurité chez Facebook, cité par Wired . «Tout le monde ignorait l’existence de Prism», ajoute-t-il. A commencer par le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg. Dans l’intervalle, le Washington Post publie son enquête sur le programme d’espionnage de la NSA. La Silicon Valley découvre alors que le scandale touche tous les géants d’Internet. Ces derniers ont-ils collaboré avec le gouvernement américain? Leur réponse est non.

Pourtant, les preuves sont accablantes. Le Washington Post et le Guardian détaillent un document PowerPoint de 41 pages rédigées par la NSA. On y lit la liste des grandes entreprises qui ont participé au programme Prism, mais surtout la date de leur collaboration. Microsoft figure en tête. La multinationale gérée par Steve Ballmer démarre le programme en septembre 2007. Elle est suivie l’année suivante par Yahoo!. Quant à Google et Facebook, ils entrent dans la danse en 2009. Dernier arrivé en octobre 2012: Apple. Paniqués, les gros poissons de la Silicon Valley démentent sans convaincre.

Cet épisode illustre la position quasi schizophrénique des groupes californiens à la fois victimes des agissements du gouvernement américain, mais dont le modèle d’affaires repose sur les données personnelles des utilisateurs. Il marque surtout le début d’une réaction en chaîne qui menace les fondements de l’industrie. Pendant des années, les grands acteurs américains d’Internet sont parvenus à négocier un fragile équilibre entre le respect de la vie privée de leurs utilisateurs, tout en améliorant les prestations fondées sur leurs données personnelles. Ce pacte de confiance est désormais rompu.

Après la panique, l’offensive. Les sociétés Yahoo! AOL, Google, Facebook et Microsoft (pour ne citer qu’elles) entrent en guerre contre le gouvernement américain. L’objectif est clair: restaurer à tout prix la confiance des utilisateurs, pour préserver le marché dont les parts leur assuraient jusque-là de juteux revenus. Pas facile de redresser la barre quand le socle sur lequel elles ont bâti leur succès se délite. D’autant qu’elles sont prises en étau par une législation américaine qui prouve leur collaboration, mais les réduit au silence.

En juin 2013, la Silicon Valley affirmait tout ignorer de Prism. Pourtant, dès les premières révélations, l’historique des liens noués avec le gouvernement éclate au grand jour. Selon le travail de documentation du Washington Post et du Guardian , cette collaboration prend ses racines en 2001, après les attentats du 11-Septembre, sous l’impulsion du président George W. Bush.

A l’époque, le grand frère de Prism se nomme Terrorist Surveillance Program. Un programme de surveillance de la NSA dont la légalité est mise en doute par la Foreign Intelligence Surveillance Court (FISC). Cette cour fédérale naît de l’adoption, en 1978, du Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA). Cette loi du Congrès crée le cadre pour superviser les demandes de mandats autorisant la surveillance d’espions étrangers présumés sur le sol américain par les agences fédérales judiciaires, soit le FBI et la NSA.

Le programme de surveillance Prism dépend lui aussi du FISA. Selon les documents obtenus par Edward Snowden, Washington exige des «assouplissements». C’est chose faite en 2007, avec l’entrée en vigueur du Protect America Act, qui a permis la création de Prism. Comment? Jusque-là, le FISA nécessitait la signature d’un juge pour chaque demande de la NSA et du FBI. Désormais, le procureur général et le directeur national du renseignement peuvent accorder à la NSA une autorisation globale de collecte d’informations. Renouvelable tous les ans, celle-ci est soumise à l’approbation de la FISC. En résumé, les agents du FBI et de la NSA n’ont plus à justifier leur surveillance devant la justice.

Prism bénéficie d’un arrêté de la FISC. Il permet à la NSA de disposer d’un accès privilégié aux serveurs et aux données de neuf grands groupes de la Silicon Valley. Au mois d’octobre 2013, le Washington Post a détaillé qu’au cours d’une seule journée, la NSA recueillait «444 743 adresses électroniques Yahoo!, 105 068 chez Hotmail, 82 857 depuis Facebook, 33 697 au sein du service de messagerie Gmail, et 22 881 provenant d’autres fournisseurs». De plus, un amendement de 2008 au FISA offre une immunité légale aux entreprises qui obéissent aux demandes du gouvernement américain.

Tous les détails de cette relation sont frappés du sceau secret défense. En d’autres termes, la législation qui encadre le programme Prism empêche les grands acteurs d’Internet de reconnaître publiquement une coopération avec les services de renseignements. Dès l’été 2013, Facebook, Google, Microsoft et Yahoo!, notamment, demandent donc formellement à la justice américaine le droit de communiquer davantage sur les données qui leur sont demandées. En vain.

Si les grands acteurs du numériques montent au front, c’est aussi pour prouver au monde leur faible degré d’implication dans le programme américain. A l’instar de la piquante PDG de Yahoo!, Marissa Mayer, qui, au Forum économique de Davos, a une nouvelle fois plaidé pour davantage de transparence, non seulement de la part des Etats-Unis, mais aussi des autres Etats à l’échelle mondiale. Sera-t-elle entendue cette fois?

Le premier cri du cœur de Marissa Mayer remonte à mi-septembre 2013. Elle était alors l’invitée de la conférence TechCrunch Disrupt, à San Francisco. Elle y a expliqué, entre autres, sa stratégie en matière de protection des données dans ce genre de procédure. L’occasionm pour elle, de jouer la carte de la résistance, en soulignant que son groupe ne cédait pas aux injonctions de la NSA. La firme de Sunnyvale ferait traîner les demandes de l’agence américaine, au risque de se voir accusée de haute trahison.

Dans une autre interview, Mark Zuckerberg s’est joint aux suppliques de Marissa Mayer. Mais ce que les PDG de Facebook et Yahoo! omettent, ce sont les retombées financières des affaires qu’ils concluent de longue date avec le gouvernement. Comme le souligne un haut dirigeant cité par Wired : «Il est difficile de regarder dans les yeux un membre du gouvernement et lui dire: «Nous condamnons vos agissements en matière de surveillance, mais pouvons-nous obtenir ce contrat de 400 millions de dollars?»

La Silicon Valley doit désormais appréhender l’ère post-Snowden avec la crainte que le scandale des écoutes ne mène finalement à une balkanisation de la Toile. Pour elle, le morcellement d’Internet au profit d’une douzaine de réseaux indépendants des Etats-Unis nuirait à leur développement à l’étranger. Jusque-là utopique, l’idée séduit pourtant un nombre croissant de pays. A commencer par le Brésil.

La présidente Dilma Rousseff envisage, en effet, de prendre des mesures protectionnistes pour échapper aux écoutes américaines. Si elle se concrétise, l’initiative pourrait aller jusqu’à la construction de câbles sous-marins indépendants de ceux contrôlés par les Etats-Unis, et le développement d’un encryptage propre au Brésil pour les téléphones et les communications entre ordinateurs. Elle plaide aussi pour un stockage domestique des données des Brésiliens.

En Europe, l’Allemagne songe, depuis le mois d’octobre, à la mise en place d’un routage national pour échapper à la surveillance américaine. Les messages cryptés seraient ainsi envoyés et stockés dans des centres de données allemands de haute sécurité. On doit cette idée à Deutsche Telekom. Angela Merkel, très échaudée d’avoir appris la mise sur écoute de son téléphone portable, devrait applaudir. Le PDG de Deutsche Telekom ambitionne même d’étendre le système à l’ensemble de l’espace Schengen. Une sorte d’Internet européen réservé aux pays membres. Le projet est ambitieux, et cher, puisque tout reste à faire, du développement d’un système de routage à l’achat des serveurs.

Aux Etats-Unis, Barack Obama semble avoir pris au sérieux la menace qui plane sur l’économie numérique américaine. Mis sous pression depuis sept mois par les révélations d’Edward Snowden, le locataire de la Maison-Blanche a livré, le 17 janvier, un discours très attendu sur la manière d’encadrer les pratiques de la NSA. A la clé, peu de réformes. En résumé, Barack Obama entend fixer des principes et des garde-fous, plutôt que de supprimer des programmes qu’il estime «très utiles» à la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés. Internet a permis de créer des passerelles entre les pays du monde entier. L’avenir nous dira s’il faudra bientôt établir des frontières virtuelles.

La Silicon Valley doit désormais craindre que le scandale des écoutes ne mène finalementà une balkanisationde la Toile

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