Genève internationale

Alain Werner, un justicier en Afrique de l’Ouest

Après avoir suscité un énorme espoir, la justice internationale piétine. A Genève, Alain Werner a fondé un bureau d’avocats qui documente les crimes perpétrés pendant les guerres civiles en Afrique de l’Ouest. Un travail de mémoire d’abord, qui peut ensuite servir à des poursuites

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Après avoir suscitéun énorme espoir, la justice internationale piétine. A Genève, Alain Werner a fondé un bureau d’avocats qui documenteles crimes perpétrés pendant les guerres civiles en Afriquede l’Ouest. Un travail de mémoire d’abord, qui peut ensuite servir à des poursuites

Le 17 septembre dernier, Martina Johnson, une ancienne commandante rebelle libérienne, était arrêtée en Belgique. Elle est accusée de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La plainte a pu être déposée entre autres grâce à un avocat genevois, Alain Werner, qui documente depuis dix ans les crimes commis en Afrique de l’Ouest. Après avoir travaillé pour le Tribunal qui a jugé les Khmers rouges, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone et fait partie des procureurs au procès de Charles Taylor, l’ancien président libérien, il a fondé son propre bureau en 2012, baptisé Civitas Maxima.

Le Temps: Comment avez-vous contribué à l’arrestation de Martina Johnson en Belgique?

Alain Werner: Il y a deux ans et demi, avec Me Luc Walleyn à Bruxelles, nous avons transmis à la justice belge une plainte au nom de trois victimes de cette ancienne commandante du NPLF, le mouvement rebelle de Charles Taylor, qui était finalement arrivé au pouvoir en 1997 après avoir remporté les élections. L’ancien président libérien purge une peine de 50 ans de prison au Royaume-Uni. Il a été condamné pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, le pays voisin. Charles Taylor n’y a jamais mis les pieds mais il avait soutenu une autre rébellion sanglante: le Revolutionary United Front. Mais il faut savoir que l’immense majorité des crimes qui lui sont imputables ont eu lieu au Liberia.

– Pourquoi poursuivre une commandante subalterne?

– Martina Johnson était cheffe des unités d’artillerie de Charles Taylor pendant l’opération «Octopus», la pire menée pendant la guerre. Une action judiciaire était possible, car nous savions dès 2011 qu’elle résidait en Belgique. Au Liberia, il n’y a aucune volonté de rouvrir la page de la guerre civile qui a fait entre 200 000 et 300 000 morts. Un ancien chef de guerre, Prince Johnson, est aujourd’hui sénateur et son crime de guerre le plus connu peut être visionné sur YouTube. Un ex-commandant rebelle considéré par certains comme le responsable de l’assassinat de cinq religieuses américaines en 1992 est chauffeur de taxi à Monrovia au vu et au su de tous. L’arrestation de Martina Johnson est une première victoire contre l’impunité.

– Le pays n’a-t-il pas d’autres priorités avec Ebola?

– La majorité de la population réclame justice. La manière dont s’est propagée l’épidémie montre justement que le Liberia doit faire l’examen de son passé. Les Libériens ont une telle méfiance à l’égard de leurs autorités qu’ils n’ont pas cru les mises en garde et ne suivent pas les recommandations sanitaires.

– Quels sont les faits qui sont reprochés à Martina Johnson?

– Pour les plaintes déposées en Belgique, nous nous sommes concentrés sur le meurtre de 200 personnes en deux jours sur des bases ethniques à un check-point et un rond-point dans une banlieue de Monrovia. Martina Johnson y a notamment exécuté la sœur d’un des plaignants et tiré à bout portant sur un autre. Il a toujours la cicatrice de la balle. Elle avait 22 ans à l’époque des faits. Après la guerre, elle a peut-être tenté de gagner les Etats-Unis avant de rejoindre la Belgique.

– La loi de compétence universelle belge a été rognée en 2003. Auparavant, elle permettait d’engager des poursuites contre les criminels de guerre du monde entier. Une mauvaise nouvelle pour vous?

– Non, car Martina Johnson réside en Belgique. Le lien avec ce pays est avéré. La promulgation de la loi de compétence universelle avait déclenché une avalanche de plaintes, notamment contre Ariel Sharon, alors encore premier ministre israélien, ou Donald Rumsfeld, l’ancien secrétaire d’Etat américain à la Défense. Ces plaintes n’avaient aucune chance d’aboutir à des poursuites et des arrestations. Mais la Belgique s’est retrouvée sous pression, notamment américaine, et l’application de la loi a été restreinte. C’est une leçon. A ce stade, pour faire avancer concrètement la justice internationale, mieux vaut s’investir sur des cas réalistes, plutôt que de viser la publicité maximale. A terme, toute personne impliquée dans des crimes de guerre, quelle que soit sa nationalité, devra répondre de ses actes. C’est notre grand espoir.

La Cour pénale internationale (CPI) n’est-elle pas compétente pour poursuivre les crimes commis au Liberia?

– Non, car ils ont été commis pour la plupart avant son entrée en vigueur en 2002. Avec le recul, la CPI est lente et très politique. Il n’y a eu qu’une condamnation confirmée en appel en plus de 12 ans [le Congolais Thomas Lubanga] . Prenez la Côte d’Ivoire: l’ancien président Laurent Gbagbo sera jugé à La Haye ainsi que sa femme à Abidjan et de nombreux de leurs commandants. Mais son successeur, Alassane Ouattara, et ses hommes ne sont pas inquiétés. Pourtant, les deux camps se sont livrés à des atrocités avérées pour garder ou conquérir le pouvoir à Abidjan.

– Est-ce en raison de ce désenchantement que vous avez créé votre propre organisation?

– Pas seulement. Cela fait plus de dix ans que je travaille avec des victimes en Afrique de l’Ouest mais aussi avec celles des Khmers rouges au Cambodge. Je suis aujourd’hui persuadé qu’il faut commencer par documenter les crimes et ensuite lancer des poursuites, lorsque les occasions se présentent. Civitas Maxima est née de cette conviction. Les arrestations ne sont pas un but en soi.

– L’arrestation de Martina Johnson vous fait une belle publicité, non?

– Oui bien sûr. Mais l’essentiel est ailleurs. Le meilleur exemple, c’est l’immense travail de mémoire qui a été effectué au Cambodge et qui a permis de poursuivre d’anciens dirigeants khmers rouges même plus de trente ans après les faits. En Afrique de l’Ouest, la documentation est plus difficile, car il n’existe quasiment pas de preuve écrite. Les témoignages des victimes sont déterminants. C’est un énorme défi. Car, dans ces pays, l’espérance de vie était déjà très faible, même avant Ebola. Au Liberia, nous nous sommes appuyés sur une organisation fondée par un ancien journaliste, Hassan Bility, qui a été torturé sous le règne de Charles Taylor. Un de mes projets est de renforcer ces associations. Ce qui manque le plus en Afrique de l’Ouest, c’est l’existence d’une société civile forte qui puisse constituer un vrai contre-pouvoir.

– Avez-vous des mandats dans d’autres régions du monde?

– Nous travaillons au Liberia, en Sierra Leone et en Côte d’Ivoire, trois pays où nous avons constitué plus de 300 dossiers de victimes de crimes internationaux.

– Quel rôle peut jouer la Suisse dans la justice internationale?

– Comme le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne ou d’autres pays encore, la Suisse dispose désormais d’une unité d’enquête et de poursuites des crimes internationaux. Il est fondamental que ces procureurs et enquêteurs fédéraux aient les moyens et l’appui politique pour faire leur travail pour contribuer à la lutte contre l’impunité.

«Pour faire avancer la justice internationale, mieux vaut s’investir sur des cas réalistes, plutôt que de viser la publicité maximale»

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