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Halte à l’hécatombe des correspondants de guerre

Ces neuf dernières années, plus de 1000 journalistes ont été tués en couvrant des conflits à travers le monde. L’année 2014 sera l’une des plus meurtrières, selon le bilan publié ce lundi par la Campagne pour un emblème de presse. L’organisation veut mettre fin à l’impunité des meurtres des correspondants de guerre. Rencontre avec son secrétaire général, Blaise Lempen

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Ces neuf dernières années, plus de1000 journalistes ont été tués en couvrant des conflits à travers le monde. L’année 2014 sera l’une des plus meurtrières, selon le bilan publié ce lundi par la Campagne pour un emblème de presse. L’organisation veut mettre fin à l’impunité des meurtres de reportersde guerre. Rencontre avec son secrétaire général, Blaise Lempen

Correspondant pour l’Agence télégraphique suisse (ATS) à Genève, auteur *, Blaise Lempen est le secrétaire général de la Campagne pour un emblème de presse (PEC), une association de journalistes qui vise à mieux protéger les correspondants de guerre.

Le Temps: L’année 2014 sera-t-elle encore une année noire pour les correspondants de guerre?

Blaise Lempen: Elle a été terrible. Un journaliste d’Al-Jazira a encore été tué mercredi dernier en Syrie. Cela porte le bilan à 128 morts, un chiffre très proche de celui de l’an dernier. C’est Israël qui a été à l’origine du plus grand nombre de victimes cette année, avec un total de 16 journalistes, pour la plupart palestiniens, tués lors de l’offensive à Gaza. La Syrie arrive au second rang des pays les plus meurtriers, suivie du Pakistan, de l’Irak et de l’Ukraine.

– Qu’est-ce qui vous a motivé à créer la PEC il y a dix ans?

– L’événement déclencheur a été l’invasion américaine de l’Irak. Le nombre de journalistes tués a soudainement bondi. Il y en avait une cinquantaine chaque année dans cette guerre. Le tir d’un tank américain contre l’hôtel Palestine en 2003, en plein centre de Bagdad, qui a tué deux cameramen espagnol et ukrainien était particulièrement choquant. Cette guerre a été couverte par des journalistes embarqués (embedded) au sein des unités de l’armée américaine. Aujourd’hui, cela a tendance à devenir la seule manière pour les envoyés spéciaux de couvrir certains conflits. Mais ils y perdent leur indépendance et risquent d’être pris pour cibles. Comme la jeune photographe française Camille Lepage tuée en avril dernier alors qu’elle accompagnait un convoi des anti-balaka, les miliciens chrétiens, en Centrafrique.

– Où en est votre projet d’un emblème pour les médias en zone de guerre, sur le modèle de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge?

– Notre proposition a été parfois mal comprise. Un tel emblème serait facultatif et aucunement imposé par les gouvernements. Quand je couvrais les guerres en Amérique centrale, au Proche-Orient, au Sri Lanka, en Afghanistan, nous mettions un drap sur notre véhicule où nous avions inscrit au marqueur «Press». Chacun se débrouille dans son coin. Il faudrait au moins un symbole unifié et reconnaissable par tous.

– D’où viennent ces résistances?

– Des médias anglo-saxons qui ont une approche très libérale. Nous parlons d’un secteur où la concurrence est très vive. Certaines grandes chaînes, comme CNN, ont encore les moyens de payer des gardes armés. Elles ne veulent donc pas affaiblir leur avantage comparatif.

– Un emblème offrirait-il vraiment une protection? La discrétion n’est-elle pas plus efficace, alors que l’Etat islamique enlève et décapite des journalistes?

– C’est peut-être vrai pour la presse écrite. Mais les photographes et les journalistes de télévision, avec tout leur matériel, ne passent de toute façon pas inaperçus. Les humanitaires font tout pour être le plus reconnaissables possible. Ils ont une grande expérience du terrain et je ne vois pas pourquoi nous n’en tirerions pas des leçons.

– Parce que les deux professions sont différentes.

– C’est vrai. Les humanitaires apportent une aide concrète. Les populations et les combattants les laissent donc plus facilement passer les barrages et faire leur travail. Mais les journalistes ont une mission essentielle. Ils témoignent sur des conflits qui, autrement, tomberaient dans l’oubli. Je suis, par exemple, frappé par le peu d’images encore diffusées sur la guerre en Syrie. C’est un facteur de la poursuite des combats. Quand la périphérie de Damas a été bombardée à l’arme chimique en août 2013, nous avons vu sur nos écrans des victimes suffocantes et des corps alignés. Sous la pression de l’opinion publique, Barack Obama a été obligé d’envisager des frappes aériennes contre le régime de Bachar el-Assad. Même si le président américain a finalement reculé, c’est un exemple du pouvoir des images.

– Faut-il encore envoyer des journalistes étrangers en Syrie ou en Irak?

– Presque plus personne n’y va. Les journalistes sur place sont des freelancers locaux. La meilleure protection est la connaissance intime du terrain et des différents acteurs. Dans les conditions actuelles, les envoyés spéciaux pour une courte durée n’ont aucune chance de s’en sortir. Il ne faut pas se leurrer: employer des locaux diminue aussi les frais et les primes d’assurance. En étant basés à Genève, centre de la diplomatie internationale, nous essayons d’améliorer la protection juridique des journalistes et avons proposé un projet de nouvelle convention internationale spécifique aux journalistes. Il n’en existe pas, c’est une lacune.

Les journalistes ne sont-ils pas des civils comme les autres, donc couverts par les Conventions de Genève?

– Pas tout à fait. Dans une guerre, le droit humanitaire demande aux belligérants de laisser fuir les civils s’ils le demandent. Les journalistes, eux, doivent aller sur place pour témoigner. Une nouvelle convention permettrait non seulement de rassembler et clarifier le droit existant mais aussi d’instaurer un mécanisme permettant d’enquêter sur la mort des journalistes. Dans 90% des cas, ces crimes restent impunis. Ces cas sont toujours sensibles, que les journalistes aient été tués volontairement ou involontairement. Les gouvernements concernés n’ont pas du tout intérêt à ce que la vérité éclate. Voilà pourquoi il faut porter le débat au niveau international. Dans le cadre de la nouvelle convention, un mécanisme d’enquête indépendant pourrait être créé au sein du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme. Notre modèle, c’est la convention contre les bombes à sous-munitions lancée par la Norvège. Malgré les réticences initiales, 88 Etats l’ont ratifiée. Mais nous n’en sommes pas encore là.

– Quel accueil les Etats réservent-ils à cette idée?

– Le thème de la sécurité des journalistes a beaucoup gagné en visibilité ces dernières années, grâce au travail des ONG et d’un groupe d’Etats. En juin, un débat a été organisé au Conseil des droits de l’homme à l’initiative de l’Autriche, et une résolution adoptée en septembre. Des pays comme le Brésil, le Qatar, la Tunisie, la Grèce et la France soutiennent cette démarche. La Suisse, d’abord frileuse, a rejoint le groupe. Une première journée internationale contre l’impunité des meurtres de journalistes a été organisée au mois de novembre et elle a connu un grand écho. Même la Russie s’intéresse à ce thème. Quatre journalistes russes ont en effet été tués dans les combats en Ukraine. C’est ironique, alors que la lumière est encore loin d’être faite sur l’assassinat d’Anna Polit­kovskaïa en 2006. Tous les Etats sont concernés, car tous peuvent perdre des journalistes dans des conflits actuels ou futurs ou devoir payer pour libérer des otages.

* La Démocratie à l’ère numérique, dernier ouvrage paru aux Editions Georg.

«Je suis frappé par le peu d’images encore diffusées sur la guerre en Syrie. C’est un facteur de la poursuite des combats»

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