Balkans

Le Kosovo connaît un exode aux proportions bibliques

Depuis le début de l’année, le pays s’est vidé de quelque 50 000 personnes, soit de 3% de sa population

Le Kosovo connaît un exode aux proportions bibliques

Balkans Depuis le début de l’année, le pays s’est vidé de quelque 50 000 personnes, soit 3% de sa population

C’est un exode qui prend des dimensions bibliques. Comme s’il y avait une épidémie ou une famine. Depuis le début de l’année, 50 000 Kosovars ont quitté leur pays. Chaque soir, ils sont un bon millier à prendre la route: des ­jeunes adultes, mais aussi des ­familles entières, ou encore des adolescents de 13 ou 14 ans, qui partent en petits groupes. Ils fuient un pays où le chômage touche plus de la moitié des actifs, et rêvent d’une vie meilleure, à l’ouest.

En vérité, depuis la fin de la guerre, en 1999, l’émigration n’a jamais cessé. Malgré le retour des réfugiés puis des déboutés du droit d’asile, le solde migratoire du Kosovo a toujours été fortement négatif, ce qui explique que la population du pays stagne à 1,7 million d’habitants, comme l’a révélé le recensement de 2011. L’émigration est une soupape de sécurité, la seule perspective d’avenir pour beaucoup de jeunes, diplômés ou non, et c’est l’argent des exilés qui fait «tenir» toute la société. Mais le phénomène a pris une ampleur nouvelle depuis le mois de décembre.

Un trafic juteux

Les candidats au départ se regroupent dans les gares routières de Pristina ou de Gjilan. La première étape consiste à passer la frontière serbe pour arriver à Bujanovac ou Presevo, deux communes majoritairement albanaises du sud de la Serbie. Paradoxalement, ce sont les accords signés en 2013 sur la «normalisation» des relations entre Belgrade et Pristina, présentés comme un «grand succès» de la diplomatie européenne, qui ont facilité les procédures: désormais, les ressortissants du Kosovo peuvent pénétrer en Serbie avec un simple document d’identité.

A Bujanovac, plusieurs autocars partent tous les soirs pour Subotica, tout au nord du pays, près de la frontière hongroise. Normalement, le billet coûte 28 euros. La compagnie Nis Express fait des affaires en or et a mobilisé tous ses véhicules, mais une noria de taxis et de minibus offre également ses services. Au départ de Gjilan, un passage direct jusqu’à Subotica peut se négocier jusqu’à 300 euros par personne ou 1000 euros pour quatre passagers.

Les Kosovars arrivent à Subotica après une dizaine d’heures de voyage. Ils reprennent des forces dans les hôtels un peu vieillots des bords du lac de Palic, où une chambre se loue 15 euros la journée. Ces grosses «villas», nommées Verona, Lira ou Lago, ne désemplissent pas depuis des semaines. C’est là que les passeurs rencontrent leurs clients. Chacun doit payer 250 euros. Le départ se fait au petit matin, avant la levée du jour. Les candidats au départ sont conduits en groupe d’une vingtaine jusqu’à la frontière hongroise, qu’ils doivent franchir à pied, par les bois.

Des autorités débordées

Cette route est empruntée depuis des années par des migrants originaires de Syrie ou d’Afghanistan. Et la mission européenne Frontex avait annoncé un renforcement de ses contrôles. Mais jamais le franchissement de la frontière n’a paru si simple. Vendredi, la police hongroise a interpellé 1269 personnes, dont 1233 Kosovars. Samedi, 1022 migrants, dont 991 Kosovars, 18 Afghans, sept Irakiens, trois Cubains, deux Syriens et un Somalien.

Les personnes interpellées restent au maximum 72 heures en garde à vue. Elles peuvent choisir de demander l’asile en Hongrie ou recevoir une injonction à quitter le territoire national. Selon Budapest, 13 000 Kosovars auraient déposé une demande d’asile depuis début janvier, contre 43 000 en 2014. La majorité des migrants parviennent cependant à prendre des trains ou des cars vers Vienne, l’Allemagne, la Suisse, la France ou la Belgique. Dans certains villages proches de la frontière, des taxis immatriculés en Allemagne chargent directement des clients.

Alors que les autorités de Pristina semblent totalement débordées par l’ampleur croissante du phénomène, la présidente du Kosovo, Atifete Jahjaga, a accusé la Serbie d’avoir «ouvert ses portes en grand», mais le laxisme de la police hongroise est tout aussi surprenant.

Quelque 50 000 personnes, cela représente près de 3% de la population totale du Kosovo, et certains font des projections catastrophistes, en imaginant une poursuite exponentielle du phénomène. Pour le sociologue Dukagjin Gorani, cette vague d’exode signe l’échec du jeune Etat, où un emploi ne s’obtient que par clientélisme. Selon lui, la longue crise politique de l’an dernier a également douché les derniers espoirs de ceux qui croyaient encore des changements possibles. Le 17 février, le pays va fêter dans un triste climat le septième anniversaire de sa proclamation d’indépendance.

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