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La religion fracture la gauche

Le retour du religieux divise la gauche française en deux. D’un côté les Voltairiens qui veulent «écraser l’infâme». De l’autre, ceux qui considèrent que la religion musulmaneest un refuge pour les populations sur lesquelles s’exerce la plus forte oppression

fracture la gauche La religion

Le retour du religieux divise la gauche française en deux. D’un côté, les voltairiens qui veulent «écraser l’infâme». De l’autre, ceux qui considèrent que l’islam est un refuge pourles populations sur lesquelles s’exerce la plus forte oppression

Le crépuscule des dieux n’a pas eu lieu. Après la chute du mur de Berlin, les Occidentaux ont cru à la fin des idéologies comme à l’éclipse du religieux. C’était une illusion. Avec l’avènement de la globalisation, la gauche européenne a cru que l’heure de l’altermondialisation avait sonné. L’essor d’un mouvement social planétaire s’est soldé par une nouvelle déception. Car ce sont les guerres identitaires et les querelles communautaires qui envahissent aujourd’hui l’espace public. Et c’est le retour du religieux qui fracture la gauche française en deux. L’historien Emmanuel Todd a raison sur ce point: «Il faut prendre la religion au sérieux.»

Dans Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse (Seuil), l’auteur veut démontrer que la religion demeure une force sociale agissante même lorsqu’elle disparaît. Ainsi, sous la forme d’un zombie, le catholicisme imprégnerait «l’islamophobie» d’une France blanche et inégalitaire, celle qui manifesta en masse le 11 janvier. Mais Emmanuel Todd va plus loin encore, lorsqu’il affirme que l’islam est «fondamentalement égalitaire». Outre ses violentes attaques contre Charlie Hebdo, «tapant» selon lui sur les musulmans à travers des caricatures «insultantes», son livre est également le symptôme d’un glissement de terrain de la gauche vis-à-vis de la religion en général, et de l’islam en particulier. Car une partie de celle-ci soutient que l’émancipation suppose aujour­d’hui de «sortir de la phobie du religieux».

Les attentats de janvier ont donc ravivé les guerres de tranchées entre les fratries de la gauche intellectuelle et politique. Il y a d’un côté ceux qui, dans la filiation voltairienne, veulent «écraser l’infâme», considèrent la religion comme «l’opium du peuple» (Marx) ou comme une «grande illusion» (Freud). Quelles que soient sa provenance ou sa destination, elle demeure une «aliénation» (Feuerbach). Ainsi le philosophe Michel Onfray voit-il une démission de la gauche lorsque celle-ci verse «dans une vision islamophile irénique en laissant dire qu’elle est une religion de paix, de tolérance et d’amour». Ainsi l’essayiste Caroline Fourest dénonce-t-elle, dans son Eloge du blasphème (Grasset), un certain gauchisme post-colonial plus prompt à dénoncer «l’islamophobie» supposée de Charlie que les tueries djihadistes. Ainsi Charb lui-même, dans sa Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes (Les Echappés), paru après sa mort, se désolait de voir «le militant antiraciste d’hier se transformer en boutiquier hyperspécialisé dans une forme minoritaire de discrimination».

De l’autre, il y a ceux qui, depuis le 11-Septembre au moins, considèrent que la religion musulmane est un refuge pour les populations sur lesquelles s’exer­ce la plus forte oppression. «Religion des pauvres» en Occident, l’islam serait donc à défendre contre les forces de la réaction. Ainsi le philosophe Pierre Tevanian a-t-il voulu montrer, dans La Haine de la religion (La Découverte, 2013), «comment l’athé­isme est devenu l’opium du peuple de gauche». Ainsi le jour­­naliste Edwy Plenel a-t-il voulu prendre la défense des musulmans, car «la haine de la religion qu’exprime envers l’islam et ses pratiquants un laïcisme intolérant, infidèle à la laïcité originelle, est l’expression d’un déni social: d’un rejet des dominés et des opprimés tels qu’ils sont» (Pour les musulmans, La Découverte, 2014). Ainsi le journaliste Alain Gresh soutient-il que «nous vivons en Europe la montée de forces nationalistes, de partis, dont l’axe de bataille n’est plus, comme dans les années 1930, l’antisémitisme, mais bien l’islamophobie». Ainsi Emmanuel Todd fait-il également «le parallèle avec l’histoire juive».

Comparer la situation des musulmans d’aujourd’hui à celle des juifs des années 1930 relève pour beaucoup de l’indécence et de la mystification. «En 1931, estime Charb dans ce livre d’outre-tombe, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe? Des djihadistes juifs menaçaient-ils d’instaurer l’équivalent de la charia en Libye, en Tunisie, en Syrie, en Irak?» Non, poursuit-il, «en 1931, l’intégrisme juif n’était pas ce qu’est au XXIe siècle l’intégrisme musulman».

Le malaise de la gauche face à l’islam est manifeste. A tel point que le philosophe américain Michael Walzer déplore, outre-Atlantique, «une gauche plus soucieuse d’éviter les accusations d’islamophobie que de condamner le fanatisme islamique» (Dissent, janvier 2015). «Universalistes» contre «multiculturalistes», «laïcistes» contre «relativistes»: la guerre des gauches se livre aussi sur le champ religieux. D’où la volonté de l’anthropologue Jean-Loup Amselle de renvoyer ici dos à dos ces postures qu’il juge «caricaturales».

C’est également dans le contexte tendu d’une gauche divisée sur son rapport à l’islam que le premier ministre, Manuel Valls, a choisi de s’exprimer. Pour contrer les «confusions dangereuses» et s’opposer à l’«inversion des valeurs» à laquelle se livre selon lui Emmanuel Todd, mais aussi afin d’en finir avec la «dépression» qui gagne notre nation. Un intellectuel pourra peut-être réconcilier le savant et le politique. C’est l’écrivain Régis Debray qui, dans le dernier numéro de la revue Médium («Charlie et les autres», n° 43, avril-juin 2015), pointe certes lui aussi l’atmosphère de «maccarthysme démocratique» du 11 janvier. Mais qui se réjouit de cette «communion laïque», résurgence spontanée d’un «sacré républicain», d’un «nous» qui, à l’époque du «chacun-pour-soi» et du «je-m’en-fous», nous fait encore du bien.

Les attentats de Paris ont ravivé les guerres de tranchées entre les fratries intellectuelle et politique

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