Droits humains

La bête noire du régime saoudien honoré à Genève

L’avocat saoudien Walid Abu al-Khair, qui a défendu le célèbre blogueur Raif Badawi, est le lauréat d’un prix remis par plusieurs barreaux européens. Lui aussi est emprisonné pour de longues années

Chaque président en visite en Arabie saoudite ne manque pas d’évoquer le sort du blogueur Raif Badawi, condamné en juillet 2013 à sept ans de prison et à 1000 coups de fouets. Cette dernière sentence est régulièrement reportée vu la santé défaillante du prisonnier. Mais il est un homme encore plus mal loti que le célèbre blogueur et dont on ne parle presque jamais: son avocat Walid Abu al-Khair.

Le prix international des droits de l’homme Ludovic Trarieux, qui lui sera remis vendredi à Genève, devrait en partie réparer cette injustice. Quant à savoir si cette récompense contribuera à sa libération, c’est une autre paire de manches. «En Arabie saoudite, comme en Chine ou en Birmanie, l’opinion internationale n’émeut pas le pouvoir», soupire Bertrand Favreau, bâtonnier de l’ordre des avocats de Bordeaux. Ce prix, doté de 20 000 euros, est la plus ancienne et prestigieuse récompense attribuée à des avocats. Il est décerné conjointement par dix barreaux européens.

Cette année, la cérémonie aura lieu pour la première fois à Genève, un événement qui s’inscrit dans le 120ème anniversaire de l’ordre des avocats genevois. Ludovic Trarieux était le fondateur, au moment de l’affaire Dreyfus, de la ligue des droits de l’homme et du citoyen. Le premier lauréat en 1985 n’était autre que Nelson Mandela.

«L’an dernier, il a été décerné à l’avocate égyptienne Mahienour el-Massry, qui a été emprisonnée sous les trois derniers présidents. Comme elle venait d’être libéré, elle a pu recevoir son prix mais elle était très affaiblie par sa grève de la faim pour protester contre la détention de plusieurs camarades. Quand elle est revenue en Egypte, elle a à nouveau été incarcérée», se souvient Jean-Marc Carnicé, le bâtonnier genevois.

Ce dernier écrit très régulièrement aux gouvernements pour réclamer la libération d’avocats à travers le monde. «Il y a une sorte de réseau entre les ordres d’avocats pour avoir plus de poids», explique Jean-Marc Carnicé. Cette année, le jury du prix avait reçu une dizaine de candidatures. «Le cas de Walid Abu al-Khair montre toute la difficulté de s’exprimer librement en Arabie saoudite», avance Bertrand Favreau. Ce choix intervient alors que le royaume wahhabite, une version ultra-rigoriste de l’Islam, est de plus en plus critiqué pour fournir un soutien financier et un terreau idéologique fertile aux djihadistes.

Une histoire de famille

Walid Abu al-Khair est l’une des bêtes noires de la pétromonarchie. Dès 2008, il fonde un observatoire des droits de l’homme. «Après avoir refusé son organisation, les autorités l’ont poursuivi pour avoir formé une association illégale», poursuit Bernard Favreau. Cela lui vaut quelques mois de prison. Le militant défend le droit des Saoudiennes à se présenter aux élections municipales et de prendre le volant. Il est aussi l’avocat du blogueur Raif Badawi, qui n’est autre que son beau-frère. L’épouse de Walid Abu al-Khair ne peut sortir d’Arabie saoudite et elle n’a pas le droit de parler aux médias étrangers.

L’avocat a été condamné à 15 ans de prison le 6 juillet 2014, dont cinq en sursis, pour «désobéissance et rupture d’allégeance au souverain», «manque de respect aux autorités» et «outrage à magistrat». Jugé en vertu d’une loi contre le terrorisme, il a été condamné «pour l’ensemble de son œuvre», commente Bernard Favreau. Le 12 janvier 2015, une cour d’appel ordonnait qu’il purge la totalité de la peine.

Avant d’être placé en détention, il avait rédigé une lettre à ses proches, «un peu comme leur dire adieu avant une longue mission». «Les autorités politiques combattent l’extrémisme et la stagnation, tout en veillant à ce que ces problèmes restent une réalité pour nous donner le sentiment que la société ne pourra jamais se passer d’elles», écrivait-il.

17h30, Palais de Justice, salle Dominique Poncet (A3), Place du Bourg-de-Four 1, entrée libre

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