Donald Trump n'est pas le premier chef de l'Etat américain à faire trembler le système politique de son pays. Avant lui, plusieurs autres élections présidentielles furent contestées, et donnèrent lieu à de très sévères passes d'armes. L'on pense bien sûr au duel entre Georges W. Bush et Al Gore en 2000. Mais l'échec du vice-président Nixon aux portes de la Maison Blanche, en novembre 1960, nourrit encore plus de fantasmes. Rappels historiques et explications.

8 Novembre 2016: Hillary Clinton attend avant de reconnaitre sa défaite

Donald Trump justifie aujourd'hui son attitude par celle de son adversaire Hillary Clinton, laquelle, selon lui, a refusé de reconnaitre sa défaite en novembre 2016. Cela est faux. Mais il est vrai que la candidate démocrate, dont le sort électoral avait basculé pendant la nuit - comme pour Donald Trump, nettement en avance jusqu'à l'aube du 4 novembre dernier dans les estimations des grands médias - n'a pas d'emblée salué la victoire du promoteur immobilier New-Yorkais qui n'avait pas cessé, durant sa campagne, de l'accuser de malversations et de réclamer son emprisonnement avec le fameux slogan «Lock Her Up» (Enfermez-Là).

Il est environ midi à New York le 8 novembre 2016, au lendemain du scrutin, lorsque l'ancienne secrétaire d'Etat de Barack Obama se présente devant les médias. Toute la nuit, la candidate et son équipe ont vu les résultats basculer en faveur de son adversaire dans leur QG installé à l'hôtel Peninsula de New York, à quelques blocs de la Trump Tower où son rival savoure sa remontée victorieuse dans les Etats industriels du centre du pays, comme le Wisconsin ou l'Ohio.

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Hésitante sur les mots à employer pour accepter sa défaite, la candidate démocrate s'est rendu aux arguments du président sortant Barack Obama. Elle apparait devant les caméras aux cotés de son mari, l'ancien président Bill Clinton, elle dans un tailleur noir avec des revers violets, lui avec une cravate violette: un choix de couleur destiné à plaider pour le compromis entre les deux grands partis (entre le bleu des démocrates et le rouge des Républicains). 

Ses mots seront les suivants. Et ils sont sans ambiguïté: «Merci beaucoup d'être ici. Hier soir, j'ai félicité Donald Trump et lui ai proposé de travailler avec lui au nom de notre pays. J'espère qu'il réussira à être un président pour tous les Américains. Ce n'est pas le résultat que nous voulions ou pour lequel nous avons travaillé si dur, et je suis désolé que nous n'ayons pas gagné cette élection pour les valeurs que nous partageons et la vision que nous avons de notre pays. Mais je ressens de la fierté et de la gratitude pour cette merveilleuse campagne que nous avons construite ensemble. Cette campagne vaste, diverse, créative, indisciplinée et énergique. Vous représentez le meilleur de l'Amérique, et être votre candidat a été l'un des plus grands honneurs de ma vie.

Je sais combien vous êtes déçu, car je le suis aussi. Tout comme les dizaines de millions d'Américains qui ont investi leurs espoirs et leurs rêves dans cet effort. C'est douloureux, et ça le sera encore longtemps. Mais je veux que vous vous en souveniez...»

7 Novembre 2000: Al Gore concède la défaite, puis se rétracte. Et perd le 12 décembre

La nuit du 7 novembre 2000 reste l'une des plus folles dans l'histoire politique des Etats-Unis. Au point d'être pointée aujourd'hui comme l'archétype du scénario à éviter de nouveau, puisque Georges W.Bush fut au final proclamé président le 12 décembre - soit plus d'un mois après le scrutin - suite à la décision de la Cour Suprème, par 5 voix contre 4 d'interrompe le recomptage des voix en Floride, et de valider la victoire du candidat républicain dans cet Etat, avec 537 voix d'avance. 

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Le fait unique de cette nuit électorale où le sort du pays se joua dans le seul Etat de Floride - avec ses 25 grands électeurs et son gouverneur républicain Jeb Bush, frère du vainqueur - fut la concession rétractée d'Al Gore, le vice président sortant. Après avoir dans un premier temps, vers minuit, téléphoné à Georges W.Bush pour reconnaitre sa défaite sur la base des premières projections en provenance du «Sunshine State», le candidat démocrate se rétracta vers quatre heures du matin, alors que le dépouillement des votes lui redevenait plus favorable. Une mémorable bataille d'avocats s'engagea alors, pour s'achever le 12 décembre devant la plus haute instance judiciaire américaine.

Al Gore prit alors l'initiative d'en finir, une journée avant le vote formel des 538 «grands électeurs». Il le fit en ces termes: «Il y a quelques instants, je me suis entretenu avec George W. Bush et je l'ai félicité d'être devenu le 43e président des États-Unis. Je lui ai promis que je ne le rappellerais pas cette fois-ci. Je lui ai proposé de le rencontrer dès que possible afin que nous puissions commencer à surmonter les divisions de la campagne et du concours que nous venons de traverser.

Il y a près d'un siècle et demi, le sénateur Stephen Douglas a déclaré à Abraham Lincoln, qui venait de le battre pour la présidence: «le sentiment partisan doit céder le pas au patriotisme. Je suis avec vous, Monsieur le Président, et que Dieu vous bénisse».

Dans le même esprit, je dis au président élu Bush que ce qui reste de rancœur partisane doit maintenant être mis de côté, et que Dieu bénisse son intendance de ce pays. Ni lui ni moi n'avions prévu ce long et difficile chemin. Il est certain qu'aucun d'entre nous ne voulait qu'elle se réalise. Pourtant, elle est venue, et maintenant elle a pris fin, résolue, comme elle doit l'être, par les institutions honorées de notre démocratie»

8 novembre 1960: L'ombre de Chicago sur l'élection de JF Kennedy face à Richard Nixon

Aujourd'hui, Donald Trump et ses avocats pointent du doigt six Etats où le dépouillement des votes par correspondance a, selon eux, été frauduleux: la Pennsylvanie, la Géorgie, l'Arizona, le Michigan, le Wisconsin et le Nevada. Deux se détachent particulièrement sur le plan des poursuites: la Pennsylvanie (37 000 voix d'avance pour Joe Biden alors que Donald Trump avait, dans la nuit, jusqu'à 700 000 voix d'avance), dirigée par un gouverneur démocrate, et la Géorgie (14 000 voix d'avance pour Joe Biden) dirigée par un gouverneur républicain.

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En 1960, un seul Etat, comme en 2000, va décider de l'élection: l'Illinois, dont la capitale est Chicago, connue pour le poids qu'y exerce la mafia. Le gouverneur démocrate de l'époque est le démocrate William Stratton, mais son homme fort est le maire de Chicago Richard J. Daley, aux commandes de la ville entre 1955 et 1976. L'Illinois, cet Etat industriel, dispose alors de 27 grands électeurs dont JF Kennedy a impérativement besoin, d'autant que le vote populaire accouche pratiquement d'un ex-aequo au niveau national avec 34,220,984 voix pour le Sénateur du Massachussets contre 34,108,157 pour le vice-président Nixon. 

Résultat: la bataille fait rage lors du dépouillement dans l'Illinois. Puis, vers 23 heures, le téléphone sonne chez les Kennedy. «Vous allez remporter l'Etat, avec un peu de chance et quelques amis» aurait alors affirmé Richard Daley, après avoir obtenu que les résultats des comtés attendent la fin du dépouillement à Chicago pour être annoncés. La légende noire de «l'élection volée» se propagera aussitôt. Au final, Kennedy empochera 302 grands électeurs contre 219. Nixon, réveillé durant la nuit par la proclamation du résultat de l'Illinois, doit s'avouer battu, même s'il trouvera dans cette défaite l'énergie de sa nouvelle candidature victorieuse en 1968.

L'épilogue est encore plus amer. A minuit, Nixon s'approche du micro: «Si la tendance actuelle se poursuit, le sénateur Kennedy sera le prochain président des États-Unis», affirme-t-il. Mais Kennedy n'est pas satisfait. Il exige un discours formel de concession qui ne viendra pas. C'est par un télégramme que Richard Nixon félicitera finalement le vainqueur.

. En 1948, la bataille de l'Ohio. En 1916, la bataille de la Californie

Deux Etats américains ont dans un passé plus lointain, fait basculer un scrutin présidentiel trés contesté. Le 2 novembre 1948, Harry Truman, installé à la Maison- Blanche après le décés de Franklin Delano Roosevelt le 12 avril 1945, l'emporte à la surprise générale contre le gouverneur républicain de New York, Thomas Dewey. Une surprise telle que plusieurs quotidiens américains avaient déjà bouclé leur «une» proclamant la victoire de Dewey. Erreur: l'ancien vice-président et sénateur du Missouri a sut convaincre les «blue collars» des Etats industriels du centre du pays, et notamment l'Ohio. C'est là que tout s'est joué. Le premier président de l'histoire a avoir ordonné une frappe nucléaire (sur Hiroshima, puis sur Nagasaki) n'est plus un «accident», comme beaucoup le croyaient, mais un chef de l'Etat respecté et vainqueur dans les urnes.

Trente ans plus tôt, le 7 novembre 1916, un président américain bien connu en Europe, Woodrow Wilson, l'a emporté grâce aux voix d'un autre Etat, la Californie. L'affrontement politique a fait rage, durant la campagne, entre ce chef de l'Etat réputé pacifiste et isolationniste et son adversaire, le républicain Charles Evans Hugues. C'est à l'ouest du pays que Wilson le démocrate ira arracher ses voix (3 700 suffrages d'avance seulement) avant, une fois élu, d'effectuer un virage à 180 degrés. Il engage les Etats Unis dans la guerre en Europe aux cotés de la France et du Royaume Uni, puis se bat pour la création de la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies. Laquelle installe son quartier général à Genève, d'abord dans les locaux actuels du Palais Wilson, puis dans ceux de l'actuel Palais des Nations, inauguré en 1929. 

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A lire à ce sujet:

-Amérique années Trump, de Jérome Cartillier et Gilles Paris (Ed. Gallimard)

-Sur la route de la Maison Blanche, de Gérald Olivier (Ed. Picolec)

-Trump, le mensonge au pouvoir, de Antoine de Tarlé (Ed. Atelier)