«A l’époque, on pouvait être Sphinx. Ou Jupiter.» Le regard embrasse la superbe bibliothèque de son bureau ministériel. Jean-Louis Bianco parle de François Mitterrand avec la nostalgie de l’historien. Jadis, l’hôtel particulier du Ministère de l’écologie, boulevard Saint-Germain à Paris, fut l’antre de Cambacérès, le deuxième consul dont Bonaparte ne fit qu’une bouchée, au sortir de la Révolution. Avant que le futur empereur s’arroge seul le pouvoir…

Comment ne pas sentir, dès lors, que l’ancien secrétaire général de l’Elysée de 1982 à 1991 regrette le lien étroit qui reliait encore, au tournant du siècle précédent, les mœurs politiques de la Ve République au tumulte révolutionnaire et impérial de jadis. La «Mitterrandie», ou l’ultime feuilleton de la vraie monarchie républicaine. Ségolène Royal, maîtresse des lieux comme ministre de l’Ecologie, ne fut-elle pas, à l’instar de son ex-compagnon François Hollande, de la première équipe de jeunes technocrates recrutés pour conseiller le «néo-monarque» élu le 10 mai 1981?

Jean-Louis Bianco, 72 ans, fut l’un des piliers de cette «Génération Mitterrand» qui façonna la France pour son entrée dans le XXIe siècle et la regarde aujourd’hui un rien désenchantée. Souvenirs d’un pouvoir présidentiel vertical, pas encore brouillé par la rapidité, l’horizontalité et l’intrusion permanente des nouvelles technologies. «On ne comprend pas François Mitterrand si l’on ne sait pas qu’il était d’abord fasciné par la nature humaine, explique celui qui conseille aujourd’hui la ministre. Les hommes, les forêts, les grands équilibres internationaux… Il n’était pas prisonnier de l’instant. Il se plaisait dans le temps long.»

Mitterrand à la tête d'une France qui était encore respectée

Les mots semblent déjà calibrés pour les célébrations qui vont se succéder en 2016 pour saluer la mémoire de celui qui occupa l’Elysée de mai 1981 à mai 1995. Deux septennats, record inégalé. Vingt ans se sont écoulés depuis la disparition de François Mitterrand, le 8 janvier 1996, finalement vaincu par le cancer qui le rongeait dès le début de son premier septennat. Cent ans nous séparent de sa naissance, le 26 octobre 1916 à Jarnac (Charentes) où il fut inhumé le 11 janvier 1996, dans la foulée d’une messe solennelle prononcée à Notre Dame, en présence d’Helmut Kohl ému aux larmes.

La «mitterrand-mania» qui s’apprête à déferler sur Paris est éditoriale, politique, intellectuelle, littéraire. Eloge a contrario d’une époque où le chef de l’Etat français était tout sauf «normal», et où la France-puissance respectée dans ce qu’on appelait encore le «tiers-monde», n’était ni ébranlée par la menace islamiste, ni fracturée par le débat sur l’éventuelle déchéance de la nationalité pour les coupables d’actes terroristes. Mitterrand chef de guerre durant la première guerre du Golfe, mais toujours interlocuteur privilégié des pays arabes. Mitterrand à la tête d’une France qui se découvrait multiculturelle sans imaginer les blessures futures d’une immigration mal contrôlée et mal assimilée: «Il alliait le libertinage de Casanova, le talent diplomatique de Talleyrand, le réalisme de Thiers et le romantisme bucolique de Lamartine», affirme subtilement l’un de ses biographes, Eric Roussel. Quatre personnalités rompues à l’art d’exploiter les petitesses humaines: «La fascination pour François Mitterrand est indissociable de la délectation qu’il éprouvait devant le spectacle des hommes, poursuit Jean-Louis Bianco. Il n’était absolument pas dupe.»

Il restera dans l’histoire, mais les marques qu’il a imprimées se dissipent (Laure Adler)

Changement d’interlocuteur. Autre figure de ces années-là, version second septennat et maladie présidentielle omniprésente à l’Elysée, Laure Adler, 65 ans, fut la conseillère culturelle de celui dont elle croque avec talent les Journées particulières (Ed. Flammarion) avant que la France referme pour de bon sa dernière grande aventure présidentielle. «Je sens qu’il s’éloigne. Il restera dans l’histoire, mais les marques qu’il a imprimées se dissipent.» La biographe de Françoise Giroud et de Marguerite Duras, est orpheline de l’homme, du dirigeant et des rêves qu’il avait su nourrir. Il y a vingt ans, au sortir des années 1990, la gauche française conjuguait encore l’espoir. Aujourd’hui? Elle «ne croit plus en elle-même», cingle Laure Adler. «Le plus fascinant dans l’itinéraire de Mitterrand est son imprégnation, poursuit-elle. Lui, le jeune homme de droite, assume peu à peu cette bipolarité frontale. Il incorpore la gauche comme gène politique, sans jamais tomber dans le piège du Parti.»

Cette génération Mitterrand a-t-elle d’ailleurs été vraiment socialiste? Dans son Dictionnaire amoureux de l’ancien président, son ancien ministre de la Culture, Jack Lang, distille l’oubli. Presque rien sur les arcanes si meurtrières du PS dont François Hollande, qui en fut lui aussi le premier secrétaire (1997-2008) avant d’accéder à l’Elysée, paraît, lui, ne jamais être sorti deux décennies plus tard. Exit la Mitterrandie des luttes fratricides, du torpillage de Michel Rocard, des basses manœuvres électorales. François Mitterrand combattit avec force l’Etat gaulliste. Mais sa conception de l’Etat était tout, sauf socialiste. Il garde de De Gaulle la stature du monarque tout en dépoussiérant la société. Un pas dans le passé. L’autre dans la modernité. A la fois «épicurien du pouvoir» et «enfant du siècle dernier», assène l’historien Michel Winock.

Des héritiers? Laure Adler sourit. «Peut-être qu’Emmanuel Macron – le tonitruant ministre de l’Economie qui se revendique social et libéral – est celui qui ressemble le plus, poursuit Laure Adler. Même passion de la lecture. Même volonté d’incarner un recours, une alternance.» Reste l’énorme différence. L’un, Mitterrand, passé par «les broyeuses de l’histoire» que furent les deux guerres mondiales. L’autre, Macron, produit d’une société hyperélitiste au sommet et minée à sa base par le chômage de masse, où l’ascenseur social de la République est désespérément en panne. «Notre génération, celle de 1968, a connu avec Mitterrand le dernier d’une espèce, juge l’ancien directeur de Libération Serge July. Lorsqu’il quitte l’Elysée, le statut du président change.»

On ne doit pas s’interroger sur la France pour comprendre François Mitterrand. C’est l’inverse qui convient.

On ne doit pas s’interroger sur la France pour comprendre François Mitterrand. C’est l’inverse qui convient. A l’opposé de ses successeurs, ce président né charentais mais forgé politiquement dans les âpres collines morvandelles de sa circonscription de Chateau-Chinon (Nièvre) a façonné un pays en quatorze ans de pouvoir. Grands travaux architecturaux comme la Pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille ou l’Arche de la Défense. Mesures symboles comme l’abolition de la peine de mort, la fête de la musique ou la retraite à 60 ans. Echec dramatique sur l’emploi, la compétitivité, les mutations françaises.

De Gaulle rêvait de participation sociale pour atténuer les effets destructeurs d’un capitalisme, sans jamais parvenir à comprendre la société civile. Laquelle se vengea lors de la révolte étudiante de mai 1968. Mitterrand, tout aussi peu féru d’économie, su pour sa part apprivoiser à merveille ces activistes et intellectuels qui, de tout temps, ont fourbi cette grandiloquente forge à principes qu’est la République. Laure Adler: «Il a par exemple profité politiquement de SOS Racisme – lancé pour sa réélection en 1988, en ligne de mire contre [déjà] le Front national – mais il a aussi ancré dans le paysage le discours d’intégration. Il est le président des revendications.» Jean Louis Bianco: «Mitterrand n’avait pas de confidents réguliers. Il aimait parler avec les journalistes, y compris ceux de droite, comme Jean D’Ormesson. Sa culture n’était pas celle de l’efficacité. C’était celle de l’influence.»

Le président qui cloisonnait, cachait, mentait

Génération-secret surtout. On le sait, François Mitterrand cloisonnait, cachait, mentait. Sans jamais rompre en amitié comme en amour. Danièle (décédée en novembre 2011), mère de ses fils Gilbert et Jean-Christophe, est l’épouse officielle. Anne Pingeot, mère de sa fille Mazarine et conservatrice au musée du Louvre, rencontrée lorsqu’elle sortait à peine de l’adolescence, fut la muse d’une vie. D’autres passèrent. Beaucoup. «Il fut l’homme de plusieurs vies. Sur le plan sentimental, il disparaissait pour réapparaître», raconte Laure Adler dans sa chronique d’une centaine de «journées» mitterrandiennes. De l’émoi de ses premiers articles publiés en 1936 dans le très conservateur Echo de Paris à ce 8 janvier 1996, jour de son décès dans l’appartement mis à sa disposition avenue Frédéric-Le-Play, achevé le soir place de la Bastille où la foule entonne Le temps des cerises.

Les affaires politico-financières? La mascarade des Irlandais de Vincennes et le sabordage du Rainbow Warrior? Le suicide à l’Elysée de son proche collaborateur François de Grossouvre? Les liens de François Mitterrand avec René Bousquet, l’un des maître policiers du régime de Vichy? «Il avait une conception ancienne de la fidélité, sur laquelle est venue se greffer l’indiscutable phénomène de cour liée à la fonction. Il n’avait pas grandi dans la transparence», nuance Jean-Louis Bianco. Y compris lorsque se profile sa seconde candidature, en 1988. «Nous ne le savions pas. Il a attendu la dernière minute pour tirer le rideau. Formidable théâtre présidentiel.»

«Mitterrand a été le dernier enchanteur des Français, ponctue Serge July, préfacier de Notre dernier monarque (Laffont). Celui dont les racines plongeaient dans les villages, dont l’esprit côtoyait les grands de la littérature et dont la détermination sur l’Europe n’a jamais varié.» La stature avant la statue dans un pays où, comme l’écrit Eric Roussel, «on ne laisse pas de trace durable sans style.» A moins que l’épitaphe la plus juste soit celle de Michel Winock: «Quand François Mitterrand est mort, les Français avaient oublié depuis un certain temps qu’il était un homme politique.»