Moyen-Orient

En Arabie Saoudite, la poudrière chiite

Le pouvoir de Ryad ne sait plus comment arrêter la montée en puissance des chiites jusque dans sa province pétrolière. En exécutant le cheikh al-Nimr, elle a troqué un risque majeur contre un saut dans l’inconnu

Les autorités saoudiennes ont pris le risque d’une conflagration majeure. En décidant d’exécuter la semaine dernière le cheikh Nimr al-Nimr, elles ont attenté à l’une des figures les plus respectées de leur minorité chiite, une communauté qui souffre de nombreuses discriminations tout en entretenant des liens étroits avec leurs puissants coreligionnaires iraniens. Le cocktail est si explosif que la communauté internationale a immédiatement réagi. Pendant que les principales puissances du moment, des Etats-Unis à la Russie en passant par l’Allemagne, lançaient des appels à la prudence, les Nations unies ont détourné vers la région du Golfe leur médiateur pour la Syrie, Staffan de Mistura, et celui pour le Yémen, Ismaïl Ould Cheikh Ahmed.

Le pouvoir saoudien s’appuie sur deux piliers: une idéologie particulièrement répressive, le wahhabisme, l’un des courants les plus intégristes de l’islam sunnite, et une source quasi inépuisable de richesses, le pétrole, dont les dividendes permettent de satisfaire les besoins matériels d’une large partie de la population. Le problème est que les précieux gisements d’hydrocarbures sont situés dans le nord-est du royaume, une région peuplée de chiites, qui sont à la fois les souffre-douleur et les ennemis jurés des wahhabites.

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Une minorité discriminée

Ryad a fait tout son possible au cours du temps pour neutraliser cette minorité, qui représente entre 10 et 15% de la population saoudienne. Il a noyé la région concernée, le Hasa, dans une immense province, Ach-Charqiya, qui comprend tout l’est du royaume. Il a transformé les chiites en minorité sur leurs terres ancestrales, en y organisant le transfert de nombreux sunnites. Il a tenté d’entraver leur pratique religieuse, en exerçant une forte pression sur leurs lieux de culte et leurs manifestations publiques. Il a enfin exercé une forte discrimination à leur encontre sur le marché du travail en limitant drastiquement leur accès à des postes de responsabilité.

«Il existe un lourd passif, souligne David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques. Les discriminations actuelles s’inscrivent dans un passé douloureux, marqué par des épisodes aussi sanglants que le passage au fil de l’épée de toute la population chiite de Kerbala par les wahhabites au début du XIXe siècle. Une tragédie qui est restée profondément gravée dans les esprits.»

Puissance régionale montante

La répartition des majorités sunnites et chiites dans la région.

Le contentieux s’est nourri ces cinquante dernières années de la montée en puissance des chiites dans la région. Le mouvement a commencé en 1979 avec l’établissement d’une République islamique en Iran, un Etat révolutionnaire qui est vite apparu sur la scène musulmane comme un contre-pouvoir au très conservateur royaume saoudien. Tandis que Ryad tirait son autorité de son intransigeance théologique et de son contrôle des principaux lieux saints de l’islam, le régime de Téhéran a séduit en remettant en cause l’ordre établi au Moyen-Orient et en se portant au secours de diverses populations défavorisées, tels les Palestiniens et les chiites libanais.

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L’invasion américaine de l’Irak, en 2003, est venue renforcer cette dynamique. En imposant des élections aux populations vaincues, elle a offert involontairement le pouvoir à la majorité chiite du pays au détriment de la minorité sunnite qui avait régné jusqu’alors. Les Etats sunnites de la région se sont alors mis à dénoncer la constitution d’un puissant «croissant chiite» au Moyen-Orient, du Liban à l’Iran en passant par l’Irak et la Syrie. Avec d’autant plus d’inquiétude que cet espace est susceptible de s’étendre à des territoires situés dans son prolongement direct et couvant une même mixité confessionnelle. A commencer par le royaume du Bahreïn et le nord-est de l’Arabie saoudite.

Revendications croissantes

Le printemps arabe de 2011-2012 a donné une nouvelle impulsion aux revendications chiites. Après avoir balayé l’Afrique du Nord, il a secoué plusieurs pays de la Péninsule arabique, du Yémen au Bahreïn et à la province orientale de l’Arabie saoudite. Or dans cette dernière région, revendications politiques et religieuses se sont révélées indissociables. «En réclamant certains droits fondamentaux, les manifestants demandaient automatiquement la possibilité de pratiquer plus librement leur rite», explique David Rigoulet-Roze. Le comble pour Ryad, confronté dès lors à la révolte chiite à l’intérieur même de ses frontières.

Le cheikh al-Nimr était un dur dans ses revendications – l’une des causes de son embastillement a été son appel à une sécession de la province. Mais il s’est soigneusement gardé d’appeler à la violence. Son exécution plonge le pays dans l’inconnu. Elle peut terroriser pour longtemps la minorité chiite du royaume comme elle peut réveiller en son sein de nouvelles velléités de lutte armée, à l’instar de celles qui s’étaient manifestées dans les années 1980.

La question est ouverte. La seule certitude est que le pouvoir saoudien est déterminé à ne plus reculer face aux chiites. Ni au Moyen-Orient en général, ni à plus forte raison chez lui. Dans ses provinces orientales, il combattra implacablement toute amorce de rébellion.


La montée en puissance des chiites en quelques dates

1932: Fondation de l’Arabie saoudite sous l’impulsion d’une famille, les Saoud, et d’un courant sunnite particulièrement obscurantiste, les wahhabites.

1979: Etablissement d’une république islamique d’obédience chiite en Iran. Et occupation de la Grande Mosquée de La Mecque par des ultra-fondamentalistes sunnites opposés au Saoud.

1982: Création au Liban d’un parti chiite proche de Téhéran, le Hezbollah, qui va devenir rapidement l’une des principales forces politiques du pays.

2003: Invasion de l’Irak par l’armée américaine, qui favorise involontairement la prise de pouvoir des chiites à Bagdad.

2011: Montée de la contestation dans le monde arabe, de la Tunisie aux régions chiites d’Arabie saoudite.

2015: Les chiites houthistes s’emparent du pouvoir au Yémen.

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