France

Marc Trévidic: «La frénésie du renseignement ne suffit pas pour lutter contre le terrorisme»

Auteur d’un premier roman à clefs sur l’islamisme radical, l’ex-magistrat antiterroriste français Marc Trévidic estime que le déploiement sans précédent de moyens policiers est en train d’aboutir à une impasse

Marc Trévidic, 50 ans, aime la musique, l’art, et surtout la liberté de créer. Pas étonnant, dès lors, que l’ancien juge antiterroriste français ait choisi, comme personnage principal de son premier roman Alham (Ed. Lattes), un peintre parisien tombé amoureux de l’archipel tunisien des Kerkennah, au large de Sfax, au point de s’y établir et d’y recréer une famille idéale. Sauf que le mur de l’obscure réalité est là, emprisonnant les esprits, les corps et les destins.

Paul Arezzo, son héros, homme des lumières et de bonne volonté, finira par se fracasser sur l’islam fanatique qui rejette ses toiles, sa présence et plus encore son influence. Un résumé des défis auxquels est confrontée la Tunisie contemporaine, ensanglantée par les attentats du musée du Bardo (mars 2015) et de Sousse (juin 2015). Une manière, surtout, de décrire la collision inéluctable entre l’Occident et l’islamisme radical, qui embrigade à tour de bras sur fond de convulsions politiques et de crise économique, au sud de la Méditerranée comme en France. Rencontre avec un magistrat éclairé et en colère.

Le Temps: Septembre 2015: vous quittez, à l’issue des dix ans prévus par le statut des magistrats, le pôle judiciaire antiterroriste pour rejoindre le Tribunal de grande instance de Lille. Votre roman, c’est le récit de cette vie-là, aux côtés de l’islamisme radical?

Marc Trévidic:Alham est d’abord le fruit d’un déchirement. Je ne savais pas quelle fin j’allais donner au roman lorsque j’ai commencé à camper mon personnage de peintre qui s’exile volontairement dans une île tunisienne où tout finit par lui échapper. J’ai pris la plume après les attentats de janvier contre Charlie Hebdo. Je l’ai lâchée le 11 novembre, deux jours avant les attentats du Bataclan et des terrasses. L’intrigue, les personnages, sont évidemment le fruit de ce vécu et de mes années passées à auditionner, entre autres, des islamistes radicaux. J’en ai vu tellement défiler devant moi. De toutes les sortes. Des très intelligents, très agréables et très durs en même temps. Des «apprentis», dont la «disquette» cérébrale n’était pas encore formatée. Les provocations artistiques de mon héros, Paul Arezzo, défient les uns et les autres. Je voulais raconter comment, parce que je l’ai vécu et entendu, le dialogue est impossible avec l’islam radical. Car il exige l’abdication de nos valeurs. Il n’admet qu’un vainqueur: Dieu.

- Paul Arezzo croit au miracle de l’art. Il ne pouvait rêver meilleurs disciples que ce frère et cette sœur, adolescents tunisiens rencontrés à Kerkennah. Puis le premier sombre, par étapes, dans l’obscurantisme assassin…

- J’écris en romancier, mais je pense en juge. Je les ai vus face à moi, ces meneurs islamistes des années 1990 souvent cités et toujours internés: Djamel Beghal, Safé Bourrada, Lionel Dumont… Des personnalités souvent fortes d’un extraordinaire magnétisme, qui ne dévieront plus, qui n’en sortiront jamais. Pour ceux-là, je crois que la déradicalisation est impossible. Mais j’ai vu aussi tant de jeunes. Ceux qui tombent dans l’ornière salafiste et que l’on peut encore sauver. A condition de ne pas les envoyer en prison, ou de ne pas croire à l’inverse qu’un simple contrôle judiciaire suffit. Ce qu’il faut, ce sont des structures de déradicalisation adaptées, qui permettent de les extraire physiquement de leur milieu. Issam, le jeune disciple de Paul Arezzo, aurait pu être sauvé. Mais très vite, l’emprise de la katiba, la cellule mafieuse islamiste, se referme sur lui. Et c’est fini.

- La meilleure réponse à la menace terroriste, ce n’est donc pas l’état d’urgence, le blanc-seing donné aux policiers, le grand ratissage…

- Je me souviens d’une époque où l’on pouvait encadrer les jeunes musulmans français en voie de radicalisation. On ne les arrêtait pas. On les suivait étroitement. Aujourd’hui, c’est impossible. Les suspects sont beaucoup trop nombreux. Le seul fait d’envisager un départ en Syrie devient un délit de terrorisme. Il n’y a plus d’évaluation de la menace. Et cela, c’est précisément le grand danger qui nous guette. Il ne faut jamais oublier que la justice de nos démocraties a besoin de preuves pénales. Or tout ce que l’état d’urgence permet d’obtenir, grâce aux perquisitions et aux écoutes administratives (sans autorisation judiciaire) ne peut pas servir de preuves. Vous vous retrouvez ensuite avec un procès-verbal d’écoute que les avocats – et ils ont raison – peuvent contester. L’efficacité, c’est d’avoir le juge au cœur du dispositif. Sinon, vous accumulez les fiches, les signalements, les écoutes, pour quels résultats? La frénésie du renseignement ne suffit pas pour lutter contre le terrorisme. Je le répète d’expérience: quand il n’y a pas de preuves pénales, il n’y en a pas.

- L’ampleur de la menace ne justifie-t-elle pas des mesures d’exception?

- C’est la méthode qui est en cause, pas l’exception. Croyez-en mon expérience: on ne pallie pas le manque d’indices, l’absence d’enquête, par un déluge de perquisitions ou d’assignations à résidence, annoncées en plus par les médias. On a connu cela en Corse. Plus de 340 nationalistes gardés à vue, et in fine un fiasco total! Quand on décide de ne plus s’embêter à enquêter, on perd. Seul reste l’effet d’annonce. Et ce cliché terrible, mais faux, des policiers qui arrêtent et des juges qui relâchent! Combien faudra-t-il de renseignements perdus pour comprendre qu’il faut judiciariser la lutte antiterroriste? Mohamed Merah, le tueur de Toulouse, était connu des services de police. Les frères Kouachi aussi. Ouvrons les yeux. Que fait-on, sinon alimenter la paranoïa que les musulmans radicaux utilisent pour recruter? Ils prétendent que l’Occident est en guerre contre l’islam. Or certaines de nos dérives les confortent dans ce sens.

- Face au terrorisme, la justice doit être encore plus forte?

- J’ai rejoint le pôle antiterroriste en 2006 et ma conviction s’est renforcée au fil des affaires que j’ai eues entre les mains: la justice est le meilleur rempart de nos sociétés. A condition bien sûr qu’elle ait des moyens, comme ces structures judiciaires d’accueil pour «déradicalisés», dont nous avons tant besoin. Je ne suis pas naïf. Je sais d’expérience que le contrôle judiciaire, soit le fait d’obliger un prévenu à pointer au commissariat une ou plusieurs fois par jour, ne marche pas. Je sais aussi combien il est frustrant d’admettre que des islamistes endoctrinés le resteront, quoi qu’il advienne. Prison ou pas. On en a vu rejoindre l’Etat islamique après dix années sans histoires. C’est cette réalité humaine que je décris dans mon roman. Nos Etats doivent se donner les bons instruments pour être intraitables vis-à-vis des terroristes. Nous avons, surtout, le devoir d’éviter que ceux qui ne sont pas complètement durs et fanatiques le deviennent.

- Un peintre peut finir par être tué parce que les extrémistes ne supportent pas son art. Un juge peut être découragé, anéanti?

- Il ne faut pas se faire d’illusions. Le fanatisme religieux n’est pas le terrorisme séparatiste, genre ETA au pays Basque. Les tueurs occidentalisés et éduqués de l’ETA veulent l’indépendance basque, mais demain «leur» pays, s’ils l’obtiennent, sera ouvert, normal, moderne… Les islamistes veulent, eux, avoir raison dans le discours. Il y a toujours un verset du Coran ou un Hadith qui justifient leur action. Il n’y a pas de négociation possible. C’est à ce moment-là que ça casse. Définitivement. C’est la tragédie que je raconte dans Alham. C’est aussi celle que vivent les juges.


Livre

Un peintre, Paul Arezzo, poursuit un rêve: celui de transmettre son art à deux jeunes disciples tunisiens doués, frère et sœur dont la mère est morte dans ses bras d’un cancer à Paris. Le juge Marc Trevidic a le goût des couleurs, des portraits et des étreintes. Il sait aussi nouer son intrigue et conserver son lecteur, laissant planer le suspense sur la descente aux enfers islamistes de cette île tunisienne, où la vague de fanatisme islamiste déferle sur une société ouverte, mais méfiante, ébranlée par la modernité de ce Français si provocateur et si séduisant…

Ahlam (Ed. JC Lattes) est le roman d’une déchirure et d’une incompréhension, ponctuée d’amour et de passion. La pincée d’érotisme violent verse parfois dans la facilité. Reste une incursion réussie d’un magistrat habitué à dire le droit, sur le terrain sinueux des âmes.

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