France

Fleur Pellerin, une étoile filante

Révoquée par François Hollande, l’ex-ministre française de la Culture n’était pas, mercredi, à l’ouverture du salon du livre de Paris. Une absence en forme de blessure, pour cette brillante technocrate décriée par les mandarins des lettres et du spectacle

A-t-elle, un jour, pensé qu’elle les apprivoiserait? Il suffit d’écouter, au salon du livre de Paris inauguré mercredi soir par François Hollande, les expressions peu flatteuses employées à l’encontre de Fleur Pellerin, pour comprendre que les mandarins parisiens de la culture la percevaient comme un ovni. Non identifiée, donc dangereuse. A ignorer.

C’était il y a un an, presque jour pour jour. La ministre de la Culture, chemisier blanc sur pantalon noir serré, se frottait au Tout-Paris des lettres. Après sa fameuse bourde de l’automne 2014 sur le prix Nobel de littérature Patrick Modiano, dont elle avait confessé ne pas avoir lu un seul roman, l’apparence était sauve. L’apparence seulement: «La culture, ce n’est pas qu’une équation budgétaire à résoudre, confie au Temps une jurée d’un prix littéraire réputé. Si on n’aime pas les œuvres et ceux qui sont derrière, ce ministère ne sert à rien…»

Una amazone fière de l'être

A-t-elle, surtout, cru pouvoir les charmer? Un mois après son éviction brutale du gouvernement de Manuel Valls le 11 février 2016, Fleur Pellerin, 42 ans, a retrouvé sa place à la Cour des comptes. En attente dit-on, d’une présidence ou d’une direction prestigieuse dans l’administration française, version culture ou numérique. Côté finances, l’atterrissage est contrôlé: les ministres démis conservent, dans l’Hexagone, leur salaire pendant six mois, et les hauts fonctionnaires regagnent leurs corps d’origine. Pas de soucis, non plus, coté électorat: la brillante technocrate socialiste née en Corée du Sud en 1973 a débarqué en politique sans fief, ni circonscription.

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Reste le style. Celui d’une amazone fière de l’être, épouse à la ville d’un autre haut fonctionnaire influent – Laurent Olléon, magistrat au Conseil d’Etat – et plus à l’aise dans les cercles de décideurs économiques que face aux émois des artistes, metteurs en scène, acteurs et autres producteurs: «Sa lumière est celle d’une étoile filante, poursuit l’éditeur de plusieurs personnalités politiques. Elle n’éclaire que son sillage. Elle ne partage pas la lumière. Or soyons lucides: notre milieu culturel et littéraire veut des ministres-miroirs.»

Brosser le portrait de la première femme d’origine asiatique à avoir occupé, en France, un siège ministériel devrait entraîner des détours exotiques, et aboutir à un éloge de la méritocratie républicaine. L’intéressée, d’ailleurs, s’est beaucoup investie, entre 2010 et 2012, à la tête du club «XXIe siècle» des élites françaises issues de la diversité. Bref, un sacré beau parcours, depuis ce berceau d’un orphelinat oublié, dans la lointaine et industrieuse péninsule coréenne, jusqu’au sommet de l’Etat français.

«Le CV de Fleur est un excellent scénario», reconnaît, acide, celle qui l’a précédé à ce poste, la députée PS de Lorraine Aurélie Filipetti. Sauf qu’un bon film n’est pas qu’un bon script. La famille adoptive de la petite Fleur était bourgeoise, savante, travailleuse. L’élite, version modeste. Loin de cette subtile combinaison d’ego et de coups médiatiques que maîtrisa jadis à la perfection Jack Lang, l’ancien ministre de François Mitterrand, aujourd’hui patron de l’Institut du Monde arabe: «On demande à un ministre français de la Culture d’incarner un art, une image, une forme d’audace, mais aussi de mener une équipe de créateurs, explique-t-il au Temps. Le problème, il faut le reconnaître, est que cela est plus difficile aujourd’hui qu’à mon époque, où à celle d’André Malraux. L’Internet sature l’espace médiatique. Les grands travaux sont derrière nous. L’austérité budgétaire rode. Garder haut le panache est plus compliqué. Fleur Pellerin n’était sans doute pas préparée pour ça. Elle a buté là-dessus.»

Un ministère exigeant

Jack Lang, 76 ans, est l’un des rares à la défendre à gauche. Elégant. Pour beaucoup d’autres, l’intéressée a surtout trébuché là où elle croyait vaincre: dans les ornières de la monarchie républicaine française, où les courtisaneries sont dignes de Versailles, la série télévisée de Canal Plus, tournée sous son mandat au château de Vaux le Vicomte et dans les studios de Bry-sur-Marne. «Favorite du président de la République un jour, lâchée un autre: c’est très ordinaire», raille la candidate de droite à la présidentielle, Nathalie Kosciusko-Morizet, dénonciatrice du machisme politique ambiant. Comme si Fleur Pellerin, quadragénaire plus bourgeoise que bohème, mère d’une fille de 11 ans, avait oublié que le paraître pèse très lourd à Paris, et qu’en matière de lutte pour le pouvoir, les flèches féminines sont parfois plus empoisonnées que celles de leurs collègues masculins. «Fleur Pellerin est pire qu’une technocrate qui lit peu et sort peu, elle est naïve», renchérit, dans les couloirs de ce salon du livre 2016, l’éditeur qui ne désespère pas de lui faire prendre la plume pour raconter ses larmes, après sa révocation ministérielle. Il complète: «François Hollande ne lui demandait pas seulement de régler le conflit social des intermittents du spectacle. Il voulait qu’elle redore le blason culturel d’un quinquennat sans lustre. Or elle a rajouté de l’ombre.»

Elysée, février 2016. La très controversée ministre de la Justice sortante, Christiane Taubira, renonce à son transfert envisagé rue de Valois, siège du ministère de la Culture, avec vue sur les somptueux jardins du Palais Royal. Fleur Pellerin respire. Elle se voit déjà rester dans ces bureaux, où elle prononça, lors de ses vœux 2015, un éloge remarqué et appliqué du panthéonisé Jean Zay, le ministre de l’Education et des Beaux-arts du Front populaire, assassiné par les sbires de l’occupant allemand en juin 1944. Préférer l’opiniâtreté de Jean Zay à la grandeur de Malraux et à l’habileté de Lang, quelle erreur!

«La ministre n’a pas vu qu’Audrey Azoulay, conseillère culture de François Hollande, spécialiste du cinéma – et fille d’un conseiller incontournable du roi du Maroc – avait pris peu à peu l’ascendant sur le président. Alors qu’elle réfléchissait aux manières de calmer les milieux culturels en période de disette budgétaire, Audrey organisait des projections présidentielles privées avec acteurs et journalistes en vue», persifle un de ses anciens collaborateurs. Une exécution en gants de soie. Les deux femmes sont issues de la même promotion «Averroes» de l’ENA. L’Asiatique est cérébrale, méthodique, introvertie. La méditerranéenne est courtisane, brillante, solaire. Le lendemain, l’ex-ministre poste son épitaphe sur Facebook: «Ne pense pas que le roi t’a banni. Mais que toi, tu as banni le roi.» Fleur Pellerin, humiliée par la France culturelle, a choisi Shakespeare. Pas Modiano.


Profil

Août 1973 Naissance en Corée du Sud.

1974 Adoptée par une famille française.

2000 Diplômée de l’ENA. Entre à la Cour des comptes.

2011-2012 Porte-parole du candidat François Hollande.

Mai 2012 Ministre déléguée à l’Economie numérique.

Août 2014 Ministre de la Culture.

11 février 2016 Départ du gouvernement.

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