Technologies

Le drone, l’allié ambigu des humanitaires

Le monde humanitaire s’enthousiasme pour les drones. Les robots volants facilitent les opérations de secours. Des entreprises innovent dans ce secteur. Mais certains usages de cette technologie posent question

Le drone est programmé pour faire la navette entre un dispensaire perdu dans la brousse et un hôpital de Lilongwe, capitale du Malawi. Des échantillons de sang sont solidement accrochés à l’appareil. Objectif: dépister au plus vite d’éventuelles traces du Sida. Dans ce pays d’Afrique australe, les drones pourraient bien devenir un outil indispensable dans la lutte contre le VIH. Par la route, onze jours sont nécessaires pour faire parvenir les tests sanguins à l’un des huit laboratoires capables d’établir un diagnostic. Seulement vingt minutes pour un drone. L’enjeu est vital: 10% de la population adulte est séropositive et plusieurs milliers d’enfants meurent chaque année.

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Le dispositif n’est qu’un projet pilote mené par l’Unicef depuis le 14 mars, avec l’appui du ministère de la santé du Malawi. Les tests sanguins sont factices. «En fait, cette première étude avait surtout pour objectif de tester la faisabilité de l’entreprise et d’analyser le coût de la technologie en comparaison avec d’autres solutions, comme les deux-roues», nuance Charlotte Schweizer, attachée de presse à l’Unicef. Chaque année, le transport des échantillons coûte environ un million de dollars.

Cacophonie aux Philippines

Les humanitaires s’enthousiasment pour les drones. «Ils sont devenus plus petits, plus fiables et moins chers. Cette technologie pourrait être un progrès décisif», se réjouit l’attachée de presse de l’agence onusienne. Mais des difficultés à l’usage sont apparues en 2013, juste après le passage du typhon Haiyan aux Philippines qui a fait plus de 6 300 morts. Plusieurs ONG ont utilisé des robots volants pour mesurer l’ampleur des dégâts, sans coordonner leurs actions. Selon le chercheur suisse Patrick Meier, présent à Manille pour le compte de l’ONU, ce manque de communication a rendu leur intervention inefficace voire dangereuse. Les informations récoltées depuis le ciel ne sont pas toujours parvenues aux services de secours, souligne ce partisan de l’utilisation des drones dans l’humanitaire. De leur côté, les autorités locales n’ont pas su utiliser efficacement ces données pour repérer les bâtiments détruits et les routes bloquées.

En réaction à cette cacophonie, les Nations unies ont émis en 2014 leurs premières recommandations sur l’usage des drones. Les humanitaires doivent éviter d’utiliser des drones dans les zones de conflit, conclut l’organisation internationale. Un emploi qu’elle considère «encore trop complexe et difficile à distinguer des utilisations militaires». Les ONG redoutent en effet que leurs drones soient confondus avec leurs aînés: les drones militaires.

Une image négative dans les zones de conflit

Dans les zones de conflit, le bourdonnement des drones est bien souvent le signe de frappes aériennes imminentes pour les populations. «Les drones ont une image extrêmement négative. Au Yémen, au Pakistan ou encore en Somalie, ils sont utilisés dans le cadre de programmes d’assassinats ciblés», déplore Michiel Hoffman, membre de l’équipe chargée de l’innovation chez Médecins sans frontières (MSF). L’ONG refuse ainsi d’utiliser des drones au-dessus de territoires en guerre.

En 2014, la Mission de l’ONU en République Démocratique du Congo (Monusco) avait suscité la controverse en proposant à des ONG d’utiliser ses drones pour recueillir des informations. Cela reviendrait à «distribuer de l’aide alimentaire depuis un char d’assaut», dénonçait Frances Charles, responsable de la défense des droits pour l’ONG Vision Mondiale, en réaction à cette proposition.

Les fabricants de drones veulent contrer l’image négative véhiculée par les drones militaires. C’est pour cela qu’ils développeraient des produits spécifiquement adaptés au secteur humanitaire.

Un marché florissant

Pour Patrick Meier, c’est un nouveau marché – détaché du secteur militaire – qui émerge. Un secteur qui devrait représenter 1,2 milliard de dollars d’ici 2020 selon un rapport de la société d’études de marché BCC Research publié fin 2015. «Les entreprises qui développent des drones dans le domaine de l’humanitaire sont des acteurs commerciaux. Elles ne développent pas de produits pour un usage militaire», précise-il.

Un grand nombre de start-up s’intéressent aux nouveaux usages des drones, y compris en Suisse. Installée à Lausanne, l’entreprise Flyability a imaginé le drone «Gimball» capable d’entrer dans des bâtiments effondrés ou en feu. Cette boule de carbone pourrait à l’avenir épauler les équipes de secours après un tremblement de terre. Grâce à cette innovation, la société a obtenu en 2015 le premier prix, d’un million de dollars, du concours «Drones for Good» à Dubaï.

Aux Etats-Unis, la société Matternet désire quant à elle développer un réseau de drones pour transporter des biens et des médicaments vers les zones reculées. Elle est associée au projet pilote de l’Unicef au Malawi et collabore avec MSF pour la mise en place d’un centre de diagnostic de la tuberculose en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Un défi technologique

Les entrepreneurs bataillent pour conquérir le marché de l’aide humanitaire. «A l’avenir, cette concurrence va faire baisser les prix des drones», juge Patrick Meier. Drones rampants, miniatures ou résistants à l’eau, l’inventivité des entrepreneurs ne répond pas toujours aux besoins des ONG. «Des sociétés pensent avoir trouvé la solution en parvenant à faire voler un drone en Europe ou au Etats-Unis dans des conditions climatiques idéales. Mais le défi technologique est bien plus élevé. Il faut déterminer le coût du transport par drone en fonction des spécificités géographiques, le poids du matériel acheminé et les populations qui ont besoin de cette aide», analyse-t-il. Une expertise qui demande du temps, des ingénieurs spécialisés et des moyens financiers considérables.

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